Une nation d’humiliés

Hier, dans son infinie mansuétude, le Conseil Électoral Provisoire a convoqué les partis politiques dans une rencontre qui, comme à l’accoutumée, n’a débouché sur rien ; le CEP ayant, comme d’habitude, mis fin à la rencontre, en filant à l’anglaise. Entre-temps, au Ministère de la Communication, un pitre pleureur a été remplacé par un pitre pantin, tandis qu’au Ministère de l’Agriculture, un pitre paillasson reprenait – ou se voyait laisser reprendre, la question n’est pas claire – la loi de sa joue. Un candidat à la députation au casier judiciaire vierge a été écarté des élections pour … condamnation pour trafic de stupéfiants … par un tribunal de Miami; le jeu sinistre et macabre entre la République Dominicaine et Haïti sur le dos des rapatriés continue ; plus de 5000 candidats sont autorisés à se présenter aux prochaines (s)élections locales  … pendant que notre Premier Ministre se fend d’un sourire de premier pitre pour sa rencontre avec le Secrétaire d’État américain, John Kerry.

Hier, comme tous les jours précédents, Haïti (et les Haïtiens) a continué de plier sous le poids d’une humiliation constante et persistante, une humiliation grave, du type présenté par Maury Silver et al. (1986) comme privant de toute capacité de rébellion. Instrument de contrôle social, l’humiliation mine le sens que l’individu a de son identité. C’est ce qui explique les caractéristiques d’impuissance et de déshumanisation qui accompagnent souvent l’expérience de l’humilié; cette Humiliation avec un grand H visant à retirer à celui-ci jusqu’à son humanité (Jean B. Miller, 1991).

Dans la dynamique de l’humiliation – la formule est de Donald C. Klein dont les travaux sur l’humiliation deviennent progressivement incontournables – le composant relationnel comprend trois rôles :

  • celui qui humilie, qui en retire un sentiment de puissance ;
  • celui est humilié, qui en garde un sentiment d’impuissance, de dégradation, voire de confusion ;
  • celui qui en est témoin, qui en acquiert la peur d’être à son tour humilié.

Des trois, le troisième est peut-être le plus dangereux et sans doute le plus à même d’expliquer la persistance de l’humiliation que nous subissons et à laquelle nous participons. Le témoin veut éviter d’être l’humilié. Aussi, lui arrive-t-il souvent d’aider l’humiliateur dans l’espoir d’éviter l’humiliation, s’humiliant par le fait même. C’est ici que l’humiliation prend tout son sens en tant que forme d’oppression. Elle établit un système de dégradations en spirale qui a servi à expliquer, entre autres, les conflits internationaux (Thomas Scheff, 1994) et auquel le Professeur Bertrand Badie a consacré ses deux derniers ouvrages, La diplomatie de connivence et Le temps des humiliés dont je recommande vivement la lecture – et pas seulement parce qu’il a été mon (brillantissime) Professeur.

Avant que nos ancêtres asservis n’aient fait le choix irrévocable de la liberté, c’est ce système d’humiliation persistante qui expliquait que les maitres aient pu maintenir si longtemps une organisation aussi inique de la société que la colonie esclavagiste de Saint-Domingue. Aujourd’hui, l’humiliation persiste sous d’autres formes. Cinq mille Haïtiens se présentent aux élections locales dans l’espoir, pour la plupart d’entre eux, de devenir chefs et ainsi affirmer leur pouvoir sur – lire humilier à la première occasion – ceux de leurs localités qui n’ont pas été assez malins pour se faire chefs. Ils s’attendent à leur tour à subir le pouvoir – lire se faire humilier par – des élus aux législatives qui, eux, s’apprêtent à faire les courbettes nécessaires pour obtenir de celui qui sera élu président, le petit pactole qui leur permettra, avec un peu de chance, de tirer leur épingle du jeu. Parallèlement, les fainéants (les plus intelligents ?), ceux qui ne veulent (ne peuvent?) pas se lancer dans l’arène des (s)élections haïtiennes, travaillent dans l’ombre, achètent des faveurs, s’avilissent sur commande et souvent sans commande, pour un poste de ministre, de secrétaire d’État, de Directeur Général … un poste de Haut Fonctionnaire du haut duquel, ils pourront (essayer d’) humilier ceux qui n’ont pas su (pas pu ? pas voulu ?) ramper.

Espérant se hisser au haut de l’échelle, cinquante-quatre candidats à la présidence, les uns plus désespérants que les autres, peinent à lancer une campagne électorale dans un contexte politique tout sauf serein, nonobstant l’arrogance désormais légendaire du CEP souverain. Il y a d’abord, les deux oints du pouvoir et de l’oligarchie marchande : l’un produit (et depuis peu exporte); l’autre vend et importe; les deux confondent le pays avec une entreprise dont ils seront bientôt le gérant et pour les actions de laquelle ils sont en train de mener une offre publique d’achat. Puis, il y a les quatre rescapés du mouvement Lavalas : le notaire qui viole allègrement l’article 115 du décret électoral pour nous inviter à savoir qui il est, possiblement parce qu’il n’a pas eu le temps de nous le faire savoir quand il a fini dans le top 5 des candidats à la présidence en 2010 ; l’ancien Maire déchouqueur et ancien Sénateur rageur qui essaie de se muer en homme d’État calme et serein ; la fidèle et loyale disciple qui n’a l’approbation de personne d’autre que le Maitre ; l’ex-futur président d’Haïti de 2010, fils putatif de l’ancien jumeau du Maitre. Suivent les sauveurs de la Nation : celui qui porte son titre directement dans son nom et dont la suffisance n’a d’égale que le peu de cas que semble en faire sa « base »; celui qui a fait ses classes, a la non négligeable distinction d’avoir obtenu plus de voix aux élections que notre actuel président et qui s’est fait, avec succès, le champion de la cause du salaire minimum ; celui qui espère nous unir alors qu’il peine à unir le secteur pour le moins inattendu qui a fait, rétroactivement, choix de lui ; celui qui usera d’une discipline toute militaire pour mettre de l’ordre en nous, avec style et panache, en toute indépendance. Des fous et des illuminés de tout bord ferment la marche. Tous sont convaincus d’y arriver. Tous disent, pensent (?), espèrent (?) avoir « Le Blanc » avec eux.

« Le Blanc », c’est la communauté internationale, notre autre généralisé (George H Mead, 1863). Il définit les termes de notre socialisation et se lance dans un ensemble d’entreprises sociales, un univers de discours … des processus coopératifs complexes qu’il institutionnalise au sein d’une démocratie à laquelle le demos n’est invité qu’en tant que spectateur légitimant. Il entre, chaque fois qu’il le juge nécessaire, dans l’expérience de ses membres sur la conduite desquels il exerce un contrôle, souvent, nous l’avons vu, au moyen de l’humiliation devenue la principale monnaie d’échange et la référence ultime de cette socialisation forcée. L’humiliation a ainsi été normalisée et intériorisée par chacun de nous. Chaque Haïtien porte désormais en lui sa germe première – une récente étude sur les enfants des victimes de la Shoah laisse croire que les traumatismes seraient transmissibles par les gênes – et la volonté, non pas de s’en venger et d’en sortir (l’humiliation persistante ne lui en laisse guère le temps) mais d’en limiter son quota au maximum … en participant à celle des plus faibles et des affaiblis.

C’est ce qui explique que la première nation formée par des nouveaux libres soit celle des restavèk ; que l’humiliation constante de nos femmes soit de mise … jusqu’au plus haut niveau de l’État; que nous soyons prompts à proclamer notre Haïti différente … Parce que nous espérons qu’à force d’humilier l’autre, nous ressentirons moins la dégradante oppression qui est notre lot à tous. De temps à autre, nous hurlons, à qui veut l’entendre, notre fierté d’être Haïtien; fierté d’avoir fait 1804, fierté d’être toujours là mais surtout fierté affichée comme un pied de nez, notre ultime rébellion, face à ce barrage constant d’humiliations, face à ce système propulsé par la dégradation en cascades qui est le nôtre. Malheureusement, ainsi que nos ancêtres anciennement asservis l’avaient compris, le marronage ne suffit pas.

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21 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Robert Lemaine dit :

    Attention, il y a à travers cet article des éléments non équivoques d’humiliation d’autrui. Certes je n’apprécie aucun des candidats en lice, mais je me garderai de les affubler de titres et qualificatifs qui ne font pas honneur à un être humain. A lire votre article, je serais tenté de vous retourner ce passage de votre texte :  » Parce que nous espérons qu’à force d’humilier l’autre, nous ressentirons moins la dégradante oppression qui est notre lot à tous. » Pensez-y, Madame!

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    1. 3sh@ dit :

      La remarque a certainement du mérite, encore que je ne crois pas la mériter ici. Mais il est un fait que, moi aussi, je fais partie de cette nation d’humiliés, la possibilité existe donc. En tout état de cause, merci de l’avoir faite.

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  2. fadsonisrael dit :

    comment apprendre un peu plus sur la dynamique de l’humiliation, car je trouve la formule très intéressante et adapté aux hauts fonctionnaires de notre très cher pays. Avec des hommes instruits ,qui a force de ne pas vouloir être humilié, se laisse humilier par un humilié de dernier rang, faute de connaître que cet humiliateur ne fait que transférer ces douleurs.

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    1. Veuillez excuser le retard de la réponse. Si vous lisez l’anglais, le texte de Klein est disponible ici: http://www.humiliationstudies.org/documents/KleinHumiliationDynamic.pdf

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