Une fois n’ est pas coutume, j’écris ce billet sur WordPad et non directement sur WordPress. WordPad parce que c’est simple, léger et que Microsoft Word pour un billet, c’est abusé. WordPad surtout parce que ma connexion à Internet ces temps-ci se résume à WhatsApp et, de temps en temps, des notifications de mails que je ne pourrai probablement pas lire. WordPad dans l’espoir de pouvoir, à un moment de la journée, copier-coller ce billet vite fait et le publier.

Mon accès à Internet est extrêmement capricieux. L’écran de mon téléphone mobile proclame H+, 4G, LTE … mais les petites barres indiquant le signal sont absentes. Sur l’ordinateur, j’ai droit à un Connecté puissant mais chaque page prend au moins 10 minutes à s’ ouvrir … quand elle s’ ouvre. C’est un peu comme si j’étais à la Fondation à la seule différence que je n’ y suis pas. Je ne verrai pas mes enfants. Je n’irai pas à la radio. Je ne passerai pas au centre de santé. Je ne discuterai pas avec la communauté. Je ne serai utile à personne. Je suis enfermée chez moi – ce qui n’ est rien de nouveau depuis que le lòk et la pandémie de COVID-19 se sont mis d’ accord pour nous assigner à résilience.

Les nouvelles m’arrivent par WhatsApp. Grèves. Pénurie d’essence. Barricades. Menaces. Guerres de gangs. Arrestations. Policiers morts. Les dernières frasques de Yonyon, Ti Lapli, Izo, Babekyou et tous ces personnages colorés qui nous accompagnent désormais au quotidien. Les écoles, les hôpitaux, les banques qui ouvrent. Ferment. Rouvrent. Referment. Rerouvriront bientôt ? C’est beaucoup et c’est peu. Ubuesque. Un triomphe de la bêtise la plus crasse. Kakistrocrasseux. Lassant ? Conduisant à la résignation ?

C’est ce que semblent impliquer quelques femmes et hommes d’ affaires interviewés cette semaine dans le cadre d’une série de reportage sur les relations entre les gangs, les affaires et la politique. L’article s’ouvre sur une femme terrifiée dans l’attente d’un appel imminent. La femme, c’est Youri Mevs, « membre d’ une des familles les plus riches d’ Haïti » et propriétaire de la Shodecosa qui, nous assure l’article, stocke 93% des importations du pays en nourriture. L’appel qu’ elle craint est celui de Jimmy Chérizier, alias Barbecue, chef et unificateur de gangs, leader communautaire émérite et grandissime révolutionnaire de son état qui, accessoirement, a fait l’objet d’ une lettre destinée à entrer dans les annales de la justice haïtienne. Une pièce d’ anthologie, courtoisie du Commissaire du Gouvernement a.i. près le Tribunal de Première Instance de Port-au-Prince, Me Frantz Louis Juste.

Dans cette lettre devenue virale sur WhatsApp hier, le bon Commissaire écrit aux responsables de Facebook, YouTube, Instagram, Tweeter (sic), en leur bureau (sic) pour leur demander de  » bloquer ou/ou supprimer » les publications de « caïds » terrifiant la population. Il laisse même un numéro de téléphone où le joindre. Un ami me confie son désarroi: ils avilissent l’État. Je le rassure: ce n’ est pas le cas. L’État haïtien n’est probablement pas avilissable. Il est déjà vil, méprisé, méprisable. Il n’y a plus de valeur à rabaisser. Nous avons touché le fond depuis longtemps et avons continué de creuser. Mais revenons à Youri Mevs et le titre de ce billet.

Il fut un temps où nos gens d’ affaires allaient se plaindre des politiciens, chefs de gangs et autres personnes à qui ils donnent régulièrement des pots de vin, à l’Ambassade américaine où ces plaintes étaient méticuleusement notées et envoyées par câbles à Washington. Il y eut bien Wikileaks et sa publication de câbles diplomatiques qui causèrent quelques soucis, notamment à Youri Mevs et à sa famille qui durent s’ excuser publiquement et proclamer leur grand respect pour Youri Latortue que l’un d’eux avait accidentellement accusé d’être un criminel dangereux. Mais, ce sont des choses qui arrivent. L’un dans l’autre, le système fonctionnait.

Le système ne fonctionne plus. « Son argent, ses contacts avec les gangs rivaux, ses connexions politiques », plus rien ne protège Youri Mevs du tout puissant Barbecue. Elle et les autres gens d’affaires interrogés pour l’article se plaignent, au final, de la perte d’un contrôle qu’ils croyaient avoir, un système d’ententes multiples avec les gangs qui s’effondre et qui les prend de court. Il est vrai que personne n’aurait pu voir tout cela venir. Qui, jamais, aurait pu imaginer que de payer, soudoyer, sponsoriser des criminels finirait par les rendre trop riches, trop armés, trop puissants pour continuer à se contenter de miettes ? Personne. La chose était imprévisible. Aussi imprédictible que d’imaginer que de vassaliser l’ appareil étatique en y payant, soudoyant, sponsorisant les plus corrompus des politiciens finirait par conduire à son effondrement total. Il est de ces occurrences qu’ il est absolument impossible d’anticiper. Aussi, nos gens d’ affaires sont-ils perplexes. Perdus. Désespérés.

Car c’est un désespoir particulièrement profond qui doit porter à donner tant de détails, en public, à des journalistes, sur ses propres actes de corruption. Un désespoir sans doute soutenu par l’assurance de l’impunité absolue qui existe en Haïti mais un désespoir quand même. Un désespoir nourri peut-être par la réalisation ultime que l’administration Biden n’a vraiment rien à faire des Haïtiens. Tou.te.s les Haïtien.ne.s. Sans exception. Cela a dû faire un choc. Un traumatisme tel qu’ il les a conduit à tout déballer à la presse internationale ?

Les histoires sont fascinantes et particulièrement lumineuses pour comprendre l’économie des gangs. Il y a celle de Giovanni Saleh qui avait fait son respect, suivi les règles et maintenu une relation stable et correcte avec le gang … et s’ est pourtant retrouvé avec 3.5 millions de dollars de pertes le 6 juin 2021 lorsque Jimmy Cherizier et les siens attaquèrent son entrepôt. Deux jours plus tôt, Mercidieu, l’un des lieutenants du chef de gang, avait appelé pour prévenir Monsieur Saleh de rester chez lui parce que le gang allait bloquer les rues pour faire passer ses revendications auprès du gouvernement. Monsieur Saleh s’assura de faire ce que l’on attendait de lui. Il prépara le tribut bimensuel habituel – des tomates en conserve, des caisses de spaghetti, de l’huile, des haricots, 20 sacs de riz – et rentra chez lui. Deux jours plus tard, le gang attaquait l’entrepôt. Son incompréhension est totale. Il collaborait avec le gang. Il leur donnait de la nourriture et de l’argent sur une base régulière. Si on ne peut faire confiance à des criminels, que nous reste-t-il, je vous le demande ?

Apparemment, plus rien. Dans l’article, nous apprenons – pas vraiment mais faisons comme si nous ne le savions pas – que de nombreuses entreprises ont des gangs sur leurs payrolls. Part of the cost of doing business. Et voilà que les gangs attaquent ceux-là même qui les ont nourris. Certes, nos gens d’ affaires semblent jeter le blâme sur les politiciens ayant usé des gangs pour arriver et se maintenir au pouvoir, mais c’est oublier trop facilement leur rôle dans le financement de ces politiciens. En réalité, il s’agit de l’effondrement inévitable d’un triptyque gangs-politique-affaires qui ne pouvait que s’effondrer; le triangle étant, comme le rappelaient les Bene Gesserit, la configuration politique la plus instable qui soit.

Cette nuit, vers 1h30 du matin, comme c’est désormais de coutume, le Dr Ariel Henri, déclareur de guerre de son état, s’est adressé à la nation. Dans son discours chanpwèl, il a annoncé qu’il se lançait en guerre contre les ennemis du peuple dont sont ceux qui supportent les bandi, leur donnent de l’argent. Voilà donc Youri Mevs, ennemie du peuple.

Dieu merci, elle a une excellente parade. Ce n’est pas la femme d’affaires qui soudoie des gangs mais la responsable de parti politique qui donne de l’ aide à des populations vulnérables. Secrétaire du parti politique Ayiti an Aksyon (AAA) de l’ancien Sénateur Youri Latortue – réputé être le politicien le plus effrontément corrompu de la République – elle en dirige la campagne en attendant sa nomination comme candidat à la présidence par le parti. Dans ses tâches de Secrétaire de parti/directrice de campagne se trouve apparemment celle de livrer des camions de nourriture aux gangs campés derrière leurs barricades. Naturellement, il importe, apprenons-nous que le nom de Youri Latortue ne soit pas associé à ces dons parce que l’ on pourrait l’ accuser – comme cela est déjà le cas depuis des décennies – de fournir des armes aux gangs. Existe-t-il meilleure façon de garantir le secret que d’ en parler à des journalistes internationaux faisant un reportage sur les liens entre les mondes des gangs, de la politique et des affaires ? Les inviter à suivre une des livraisons pour pouvoir l’inclure dans leur reportage bien sûr !

Il y a de ces moments où je suis sérieusement tentée de croire que les Youris sont incroyablement stupides.