Suce ou crève

Il n’y a pas si longtemps, pour parler de notre accès légitime aux caisses de l’État, nous exigions, à cor et à cri, notre part du gâteau. Aujourd’hui, le peuple haïtien assiste aux efforts serpentins de ses fils et de ses filles pour s’assurer de sucer une menthe. En passant de la logique du gâteau à celle du bonbon, nous adhérons, encore plus profondément, et à notre manière, à l’hégémonique pensée néolibérale, ode économique impénitente à l’individualisme poussé.

Si dans l’image du gâteau se trouvait celle d’un partage, aussi inégal soit-il, avec la sucette, nous passons à un registre fondamentalement égoïste, sucer étant un acte profondément individuel. L’on pourrait même arguer que c’est un acte infiniment plus débilitant puisque détruisant l’essence avant de s’en prendre à l’existence. Au moins quand on est mangé, on l’est d’un coup et entièrement.

L’étymologie fait remonter le mot sucer à la racine indo-européenne seu (prendre un liquide). Sucer revient donc à aspirer le jus, l’essence, le suc d’une chose. Sucer l’État, c’est l’enfoncer dans son état de fragilité en le privant de sa substance, en n’en laissant plus que la pauvre carcasse décharnée. Mais qu’à cela ne tienne, nous pourrons en sucer les os. Jusqu’à la moëlle. Jusqu’à ce qu’il n’en reste plus ?

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Étudier les relations internationales, un devoir citoyen

Il y a deux jours, un étudiant en génie est venu me voir, curieux des Relations Internationales comme discipline et comme objet d’étude et désireux de savoir, avoua-t-il dans une charmante franchise, « ce qu’on y faisait ». Ce n’est pas la première fois que je me retrouve à répondre à cette question et ce ne sera certainement pas la dernière. Elle revient souvent, avec une régularité de métronome, dans une société haïtienne, au capitalisme primaire et précaire, préoccupée par la valeur marchande des formations acquises. Le « ce qu’on y faisait » c’est souvent un « à quoi ça sert » et surtout un « combien ça paye ». Aussi, ai-je commencé par répondre à la question de mon futur ingénieur de façon plutôt mécanique.

Je lui ai dit les changements politiques, économiques sociaux et culturels du système international; l’exploration des interactions et de l’influence de facteurs domestiques, régionaux et globaux sur les relations entre acteurs inter et transnationaux ; l’analyse des choix et des défis de relations entre les acteurs. Je lui ai dit les carrières dans le gouvernement, les organisations internationales, les organisations non-gouvernementales et le secteur privé, les possibilités d’admission dans des programmes de master en droit, affaires, économie et science politique … Mais il y avait quelque chose dans son regard qui m’a forcé à m’arrêter et réévaluer ma réponse. Il y avait, au fond de ses yeux, une lueur salutaire, un réel intérêt pour la question, comme un signal qu’il méritait mieux que des platitudes convenues. C’est alors que je lui ai parlé. Vraiment. Comme on parle à un frère. Que l’on vient de reconnaitre. Un membre de la famille que l’on ne savait perdu mais que l’on vient de retrouver. Et avec quel bonheur !

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Une nation d’humiliés

Hier, dans son infinie mansuétude, le Conseil Électoral Provisoire a convoqué les partis politiques dans une rencontre qui, comme à l’accoutumée, n’a débouché sur rien ; le CEP ayant, comme d’habitude, mis fin à la rencontre, en filant à l’anglaise. Entre-temps, au Ministère de la Communication, un pitre pleureur a été remplacé par un pitre pantin, tandis qu’au Ministère de l’Agriculture, un pitre paillasson reprenait – ou se voyait laisser reprendre, la question n’est pas claire – la loi de sa joue. Un candidat à la députation au casier judiciaire vierge a été écarté des élections pour … condamnation pour trafic de stupéfiants … par un tribunal de Miami; le jeu sinistre et macabre entre la République Dominicaine et Haïti sur le dos des rapatriés continue ; plus de 5000 candidats sont autorisés à se présenter aux prochaines (s)élections locales  … pendant que notre Premier Ministre se fend d’un sourire de premier pitre pour sa rencontre avec le Secrétaire d’État américain, John Kerry.

Hier, comme tous les jours précédents, Haïti (et les Haïtiens) a continué de plier sous le poids d’une humiliation constante et persistante, une humiliation grave, du type présenté par Maury Silver et al. (1986) comme privant de toute capacité de rébellion. Instrument de contrôle social, l’humiliation mine le sens que l’individu a de son identité. C’est ce qui explique les caractéristiques d’impuissance et de déshumanisation qui accompagnent souvent l’expérience de l’humilié; cette Humiliation avec un grand H visant à retirer à celui-ci jusqu’à son humanité (Jean B. Miller, 1991).

Dans la dynamique de l’humiliation – la formule est de Donald C. Klein dont les travaux sur l’humiliation deviennent progressivement incontournables – le composant relationnel comprend trois rôles :

  • celui qui humilie, qui en retire un sentiment de puissance ;
  • celui est humilié, qui en garde un sentiment d’impuissance, de dégradation, voire de confusion ;
  • celui qui en est témoin, qui en acquiert la peur d’être à son tour humilié.

Des trois, le troisième est peut-être le plus dangereux et sans doute le plus à même d’expliquer la persistance de l’humiliation que nous subissons et à laquelle nous participons. Le témoin veut éviter d’être l’humilié. Aussi, lui arrive-t-il souvent d’aider l’humiliateur dans l’espoir d’éviter l’humiliation, s’humiliant par le fait même. C’est ici que l’humiliation prend tout son sens en tant que forme d’oppression. Elle établit un système de dégradations en spirale qui a servi à expliquer, entre autres, les conflits internationaux (Thomas Scheff, 1994) et auquel le Professeur Bertrand Badie a consacré ses deux derniers ouvrages, La diplomatie de connivence et Le temps des humiliés dont je recommande vivement la lecture – et pas seulement parce qu’il a été mon (brillantissime) Professeur. Continuer de lire « Une nation d’humiliés »