Charlie je suis, Charlie je reste


Après avoir, pendant une semaine, pleuré à chaudes larmes la mort du petit Aylan Kurdi sur une plage de Turquie, les internautes sont désormais indignés par une caricature de Charlie Hebdo le montrant si près d’atteindre son but d’avoir droit à deux menus enfant chez McDo pour le prix d’un. Ils trouvent que le journal satirique – connu pour tester encore et toujours les limites de la loi de sa bouche – a été trop loin. Certains ne savent plus s’ils sont Charlie, d’autres se targuent de ne l’avoir jamais été.  La liberté d’expression semble devoir s’arrêter à la caricature du rêve européen d’un « enfant musulman qui a coulé ».

Je serai la première à l’admettre, Charlie Hebdo fait fort. C’est justement pour cela qu’il faut rester Charlie. Il nous force, de temps à autre, à sortir de notre nombrilisme débilitant pour comprendre qu’il est d’autres choses dans le monde que nos émotions, notre point de vue, notre vision du monde. Charlie fait fort pour contrer les vagues de pitié dangereuse – l’expression est de Rony Brauman et fait référence à la possibilité que « la générosité [puisse être] mise au service d’une politique meurtrière » – qui nous rendent si malléables à la manipulation en nous éloignant des vraies solutions. Car enfin, à quoi cela peut bien servir de s’émouvoir de la mort du petit Aylan si c’est pour oublier la raison pour laquelle il a échoué sur cette plage : la (les 8) guerre (s) en Syrie? Accueillir une famille de réfugiés chez soi, c’est bien, mais quand on sait qu’il s’en crée de nouveaux tous les jours, ce ne peut être qu’un rapide palliatif au problème réel auquel il faudra bien trouver une vraie solution pour éviter qu’il n’y ait d’autres Aylan sur les plages européennes et, pendant qu’on y est, pour éviter la mort d’autres  Ti-Jean et d’autres Ti-Jacques dont on ne parle pas mais qui meurent dans des conditions non moins tragiques dans les bateys dominicains, les favelas brésiliennes ou encore le Mud bahaméen alors que nous, en Haïti et ailleurs,  faisons semblant de n’en rien savoir.

Charlie ne fait pas de discrimination. Il s’est aussi occupé de la Première République Noire.  Le 20 janvier 2010, pour marquer le séisme le plus meurtrier que notre pays ait jamais connu, alors que le monde entier se portait à notre chevet, que les internautes pleuraient à  chaudes larmes la disparition de 200 000 Haïtiens, Charlie nous a consacré sa une: Un combat sans merci entre un Français et un Américain pour être le premier à tirer une victime haïtienne des décombres. L’image est choquante certes – c’est la marque de Charlie – mais derrière la caricature grossière éclate la vérité de la satire. Car enfin, existe-t-il rien de plus particulièrement rageant que ce bras de fer dans lequel se sont lancés deux de nos meilleurs – ancienne et actuelle Métropole – sous prétexte de nous venir en aide?

Il existe sur la Toile une célébration du politiquement correct qui, s’il fait honneur à l’humanité, conduit trop souvent à une certaine complaisance, confiants que nous sommes que des millions d’autres partagent notre point de vue, ce qui renforce l’impression que nous sommes des êtres décents parce que nous avons aimé ce qu’il faut aimer et condamné ce qu’il faut condamner. Cela nous laisse libres de passer vite à autre chose comme les dix bonnes raisons pour lesquelles (un énième aspect de)  le consumérisme à outrance du rêve occidental (américain) est ce qu’il nous est arrivé de meilleur. Dans cette hégémonie culturelle d’un capitalisme néolibéral proprement naturalisé, même nos émotions sont rentabilisées au maximum et évaluées en fonction de leur retour sur investissement (ROI). Elles servent à décider de ce qu’il faut nous vendre et quand. Elles servent à perfectionner les armes de distraction massives qui nous maintiendront bien disposées envers nos meilleurs. Elles servent à nous faire accepter le statu quo comme l’ordre naturel des choses.

Heureusement que Charlie use de la loi de sa bouche pour cracher dans la soupe. C’est dégoûtant, grossier et insultant. Cela dépasse les bornes, mais le système-monde les a dépassées, lui aussi, et depuis longtemps, en y ajoutant de l’arsenic à petite dose. Ce n’est pas suffisant pour nous tuer tout de suite dans d’atroces douleurs mais cela nous garantit un cancer contre lequel nous nous battrons (battons déjà ?) avec la fierté du désespoir en payant cher les séances de chimiothérapie sous formes de frappes chirurgicales rendues désormais inévitables.

6 Comments

  1. Rony Brauman reprend cette expression de Stephan Zweig qui a publié en 1939 le très beau récit La pitié dangereuse ou l’impatience du coeur.

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