L’homosexualité est un péché ? Et alors !

La question est depuis quelque temps devenue un cliché dans les entrevues avec nos futurs « élus ». Monsieur le futur Député/Sénateur/Président, êtes-vous pour ou contre le mariage homosexuel ? Quelles que soient les nuances apportées, la réponse – qui est immanquablement négative – commence de façon tout aussi cliché : Je suis chrétien … En mettant de côté, l’inanité de la question – il n’existe aucun projet de loi et encore moins de proposition de loi sur le mariage pour tous en Haïti – c’est cette chrétienté brandie en guise de gage de moralité qui m’excède le plus. Vous êtes chrétiens ? D’accord. Pourquoi cela devrait-il avoir une quelconque incidence sur la marche de la République ? Pourquoi votre culte particulier devrait-il décider de la vie de tout un peuple ? Vous croyez en Dieu. La Bible est son code de lois. Soit. Gardez-la dans sa juridiction : l’Église. N’essayez pas de l’imposer au monde dans lequel vous êtes mais dont vous n’êtes pas (Jean 17, 14-18). Vivez votre foi et laissez les autres vivre les leurs. Ils vous rendront la pareille.

Au sujet du mariage pour tous, beaucoup s’acharnent à démontrer à quel point l’homosexualité n’est pas naturelle et s’oppose à la volonté de Dieu. Un mâle, expliquent-ils avec une rare intelligence, c’est fait pour être avec une femelle. C’est naturel. Il n’y a qu’à voir les animaux. Un mâle. Une femelle. C’est tout simple. C’est surtout simpliste et faux parce que ce serait sans compter que 1500 espèces animales ont été répertoriées comme ayant des comportements homosexuels.  Le fait est que la nature est bien plus « créative » que nous ne voulons l’admettre, se moquant de toutes nos constructions des sexes et des genres:

Le débat n’est pas là toutefois. Sur bien des points, nous, les êtres humains, sommes probablement les êtres les moins « naturels » qui soient sur cette planète. J’utilise,  pour vous parler,  une machine conçue par l’Homme, couchée sur un lit qui se trouve dans une chambre d’un appartement d’un immeuble eux aussi conçus par l’Homme. Je porte des vêtements et des chaussures. Je me déplace avec une voiture. Je trouve à manger dans un supermarché et non en cueillant et en chassant ma nourriture … Je pourrais continuer encore longtemps mais vous avez saisi : Je suis loin d’être « naturelle ». Vous aussi. Nous pourrions presque dire, pour paraphraser, que nous sommes dans la nature mais pas de la nature. Alors, même si aucune autre espèce ne présentait de traits homosexuels, l’argument ne serait pas recevable. La loi de notre corps (l’habeas corpus) est notre première liberté. Si nous décidons d’exercer cette liberté avec quelqu’un du même sexe, c’est notre droit le plus fondamental.

Un autre argument, celui de la tradition, est encore moins recevable. Les traditions ne sont pas figées pour toujours. Elles changent avec le temps. Dans la Bible elle-même, le mariage a désigné l’union entre un homme (Abraham), sa sœur et sa servante ; un homme (Israël), deux sœurs et leurs deux servantes ou encore un homme (Salomon), la fille du Pharaon, sept cent femmes et trois cents concubines. Au Bénin, jusqu’en 2004 où, juridiquement, elle est devenue l’exception, la polygamie était la règle et concernait, en 2011, 35% des femmes. Chez les mormons fondamentalistes de l’Utah continue la pratique des « soeurs épouses » alors que dans certains pays musulmans, le verset 3 de la sourate 4 sert de justificatif. Au cours de l’Histoire, 85% des sociétés humaines auraient permis le mariage polygame. Le mariage monogame est une invention relativement récente. En faire une tradition immuable procède de l’ignorance, de la mauvaise foi, ou des deux.

Reste l’argument du péché, de l’acte contraire à la volonté de Dieu. La référence la plus citée vient du Lévitique chapitre 18, verset 22:

Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme : ce serait une abomination.

À moins de jouer aux petits malins pour pointer l’impossibilité de la chose, étant donnée la différence d’équipements, le texte semble assez clair. Il est toutefois tout aussi clair, un peu plus loin (Lévitique 19, 20) quand il interdit d’accoupler des bestiaux de deux espèces différentes; d’ensemencer un champ de deux espèces de semences et de porter un vêtement tissé de deux espèces de fils. Ce verset sera d’ailleurs utilisé pendant longtemps pour interdire un autre type de mariage : celui entre personnes de « races » différentes. Le Lévitique – et la Bible, en général – est riche d’autres interdictions que presque plus personne aujourd’hui ne prend au sérieux  … On est en droit de se demander pourquoi s’attarder sur celle relative aux relations sexuelles entre hommes, en particulier.

Certains hommes homosexuels poursuivent cette logique jusqu’à sa conclusion évidente et replacent le Lévitique dans son contexte historique de règles destinées à des bergers nomades du Moyen-Orient, il y a environ 6000 ans. Ils essaient ainsi de s’approprier l’histoire de David et Jonathan pour tenter de trouver une validation de leurs choix dans la Bible. C’est leur droit, certes, mais je crois qu’ils commettent la même erreur que ces vodouisants haïtiens qui se font fort d’établir des similitudes entre le Dieu biblique et le Grand-Maitre vaudou dans une tentative de prouver la respectabilité de notre religion ancestrale. Ils ont oublié les paroles de Boukman au Bois Caïman et par une triste méprise d’un syncrétisme né sous la contrainte – par peur, notamment, du « blanchiment » – ces praticiens du vaudou essaient de prouver qu’ils sont aussi civilisés que ceux qui pratiquent la religion imposée à leurs ancêtres de la façon la plus barbare qui soit. Car, enfin, se faire «  blanchir » n’avait rien d’une partie de plaisir. Celui qui osait défier le christianisme en conservant les statuettes, amulettes et autres signes visibles de sa fidélité aux dieux de l’Afrique était écorché vif (on lui enlevait l’épiderme en laissant apparaître le derme, d’où le nom du supplice), et devant public, pour servir de leçon à ceux qui seraient tentés de suivre son exemple. S’il est vrai que le Père Labat, dans sa grande sagesse et son infinie bonté, avait concocté une excellente mixture faite de citron et de piment pour éviter la gangrène – il fallait protéger le précieux et coûteux bois d’ébène – l’effet était tout sauf anesthésiant et beaucoup s’évanouissaient sous tant de douleurs.

Aujourd’hui, c’est ce même christianisme intolérant qui vaut à de nombreuses personnes homosexuelles à la Jamaïque, en Ouganda ou encore au Nigéria d’être ostracisées, maltraitées, emprisonnées, tuées … par les leurs. C’est ce même christianisme intolérant qui, en nous entrainant dans un faux débat, menace l’intégrité physique de nombre de nos frères et sœurs. C’est ce même christianisme intolérant qui essaie de nous forcer dans un manichéisme primaire où n’existe plus que le Noir et le Blanc ; Dieu et le Diable ; la Vertu et le Péché.

Dans ce monde binaire, même les tons de gris sont présentés comme diaboliques alors que le monde réel est tellement plus coloré. Il y a du rouge comme le sang versé par nos ancêtres pour notre liberté, du vert comme la pelouse d’un terrain de football, du bleu comme la belle et claire mer des Caraïbes, du jaune comme la chair d’une mangue bien juteuse … et aussi du fuschia … comme le fuschia parce que c’est beau, vibrant et impénitent.

Si vous préférez vivre en noir et blanc, c’est votre choix. Nous devons le respecter. Mais si d’autres vivent avec des couleurs, c’est aussi leur choix. Vous devez le respecter. Nous comprenons votre volonté de ne pas pécher contre votre Dieu. Toutefois, ne peut pécher que celui qui croit. À croyances différentes, péchés différents. L’article 30 de notre Constitution garantit la liberté de culte. Ce qui vaut pour l’un doit aussi valoir pour l’autre.

Il y a quelques heures, j’ai appris que deux des questions les plus fréquentes posées à Google à propos de Dieu sont « Pourquoi Dieu m’a-t-il fait noir ?» et « Pourquoi Dieu m’a-t-il fait gay ». Ce top 3 est complété par « Pourquoi Dieu m’a-t-il fait laid ? ». Ces questions d’une incomparable tristesse ne sont pas sans rapport avec l’intolérance croissante de bien trop de chrétiens. Elles militent difficilement en faveur du Dieu qui est amour dont le Christ est venu annoncer la bonne nouvelle. Ne croyez-vous pas ?

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19 commentaires Ajouter un commentaire

  1. nan83 dit :

    Je trouve ce texte magnifique, juste, et qui appelle à la tolérance

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  2. Garal Elie dit :

    Pour ma part, étant universitaire, finissant en psychologie à l’Université Notre Dame d’Haïti, j’estime qu’un tel article mérite de faire son petit chemin et qu’il soit vu et discuter dans les enceintes mêmes de nos lieux de réflexion. Nous devons vraiment dépasser certains complexes, Legrand Bijoux et tant d’autres se sont penchés sur ces sujets. On est en 2016, le phénomène de sous-culture est en essor chez nous, alimentant un imaginaire collectif déjà contaminé où des vieux atteints de démences ou encore des handicapés se font lapidés par la foule parce qu’ils seraient lougarou.
    Les sous-cultures finalement ne font que créer plus d’espace entre nous et nous empêche une réelle rréconciliation identitaire.
    Pour ne pas aller trop loin, il est temps qu’on apprenne à nos enfants que chaque personne est une autre personne qui peut avoir ses propres choix, ses propres désirs, ses propres ambitions. Et c’est parce que nous sommes différents que la vie est intéressante.

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    1. Merci pour cette belle réflexion. J’ai lancé ce blogue pour faciliter le partage des idées. Discutez-en avec vos collègues à l’université et venez nous en faire un petit rapport. Je le publierais avec bonheur.

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  3. Gazelle Destin dit :

    Près de 80 % des Haïtiens se disent catholiques, 16 % sont protestants (10 % baptistes, 4 % pentecôtistes, 1 % adventistes, 1 % autres). Pour les religions non chrétiennes, ils sont 3 % (Islam, Judaïsme, Bouddhisme, Bahaïsme) et 1 % de la population n’est rattachée à aucune religion ou se dit athée. (Cairn info/revue histoire monde et cultures religieuses 2014-1 page-7. Clorméus Lewis Ampidu, « Introduction », Histoire, monde et cultures religieuses 1/2014 [n° 29], p. 7-14)

    Logiquement, quatre-vingt-dix-neuf pour cent des croyants censément fidèles condamnent avec fermeté « la pratique de l’homosexualité ». Pourtant 75 % des filles « restavèks » deviennent des objets sexuels, elles sont à maintes reprises violées, non seulement par le père, mais aussi par d’autres hommes/garçons de la famille (Les restavèks, plaie ouverte d’Haïti, Le Devoir), encore qu’elles vivent dans des sociétés dont les valeurs saintes dépassent le mont Everest.

    C’est souvent devant ces faits que je sors mon : « Tu me niaises ?

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  4. Katia dit :

    Tres beau texte je m’y retrouve a travers tes lignes .
    la tolerance , enfin c’est pour quand ?
    Dans un autre monde je crois .

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    1. Merci. Dans celui-ci si nous nous y attelons.

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  5. Quelle est la signification de ce mot: péché dit :

    q

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  6. C’est tres profond. Je vous felicite pour cette si jolie et intellectuelle reflexion.

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  7. genno dit :

    Merci du texte,tres edifiantt

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    1. Cela me fait plaisir.

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  8. Arly dit :

    Je trouve que ce texte est logique , ose et en meme temps les contextes dans lesquelles on utilise les versets bibliques sont mal fondes car les traductions originaux disent l’oppose.

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    1. Que disent-elles donc ces traductions originales ? Et d’où viennent-elles ? Qu’est-ce qui permet d’en attester l’authenticité ? Et surtout en quoi cela change-t-il quoi que ce soit à l’argumentaire présenté ici ?

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  9. Monod dit :

    Profond. Recherché. Travaillé. Il manque les références bibliographique mais c’est tellement articulé dans les arguments avancés qu’on peut avoir tendance à banaliser cette « petite faille ».
    Comme l’a dit la finissante en Psychologie ça serait utile qu’un maximum de gens lisent cet article ne serait-ce que pour éveiller en eux ce « et si… » du doute qui fait avancer le débat.
    Puisse la démarche de questionnement et d’ouverture nous servir aussi dans ces prises de position où il sait être question des « choses/choix de la Cité ».

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    1. Comme il s’agit d’un blogue et de billets, les références sont sous forme de liens (en rouge) dans le texte. Merci de me lire.

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  10. Emma Bourcier dit :

    https://web.facebook.com/nouvel.fokal/photos/a.397226140377136.1073741827.397199890379761/852929971473415/?type=3&theater

    Il semble loin, loin devant le temps ou la société Haïtienne pourra discuter de ce sujet de société comme de n’importe quel autre… 😦

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