Et Pétion-Ville brûle !

Pour I. qui en a marre de ceux d’entre nous qui se moquent de ce qui arrive à « ces gens » tant que, eux, ils sont à l’aise… 

Comme il fallait s’y attendre, après les sorties hier du Département d’État américain, du Président de la République et du Conseil Électoral Provisoire, affirmant, comme une provocation, leur résolution de poursuivre avec l’événement programmé pour le 24 janvier envers et contre tout, notre ochlocratie périodique est de retour avec son cortège de destructions de biens et de vies. Ayant eu assez d’être ignorée, la foule est montée à Pétion-Ville – commune « huppée » de la banlieue de Port-au-Prince – pour qu’enfin on la voie, qu’on l’entende et surtout qu’on la craigne.

Jouant parfaitement son rôle de témoin réactionnaire de notre commune humiliation, la classe moyenne – qui régulièrement s’entraîne à cacher ce peuple qu’il ne saurait voir – s’indigne et s’époumone en invectives contre ce peuple si sot et si bête qui ne voit pas qu’il s’en prend aux innocents, qu’il embrasse des actes de barbarie et détruit l’avenir de ses propres enfants.

Mais de quel avenir au juste parlez-vous ? Celui de cet enfant qui passera de pré-ado laveur de voiture à adulte brasseur de la rue? Celui de cet enfant qui dormira par relève, quémandera son pain et sniffera du ciment dans un sac en papier brun pour tenter d’oublier ? Celui de cet enfant qui développe dans la rue des compétences lui permettant d’y survivre mais qui sont criminelles dans notre société ? De quel avenir, parlez-vous ?

Il y a deux jours, cette même classe moyenne s’époumonnait mêmement pareillement contre la manifestation sur l’eau des pauvres hères de Labadie contre les exploiteurs exploitants de Labadee. Elle s’insurgeait contre ce peuple si bête et si sot qui ne se rend pas compte, qu’en empêchant à ces croisiéristes de débarquer dans leur paradis des Caraïbes, il était en train de se priver d’avenir.

En effet, quelle idée d’aller, tambour battant, en équilibre précaire sur des bwa fouye, rappeler son existence à ses meilleurs. Qu’il faut être bête pour désirer un meilleur sort que celui d’ancien pêcheur réduit à espérer trouver un petit job du parc à riches du coin !  Qu’il faut être sot pour exiger que le tourisme profite aux maîtres de cette terre ! Une telle imbécilité est embarrassante et exige des solutions drastiques. Comme tirer sur cette canaille.

La proposition est revenue comme une rengaine irritante. Sur les réseaux sociaux, des aspirants meilleurs se sont surpassés à offrir les meilleures punitions à ce peuple qui ne comprend rien à rien. Les tuer sur place dans leurs bateaux ridicules, par exemple. Cela aurait montré à nos chers touristes à quel point nous tenons à eux. Ce qui aurait pour résultat de les faire arriver, en masse,  céans.

Je propose, tant qu’on y est, que nous ouvrions une chasse à l’homme. Nous pourrions offrir au croisiériste qui le désire un forfait plage et attractions avec l’option de descendre un de ces gens du peuple décidément bien bêtes. Cela devrait nous permettre de remplacer les quelques-uns perdus du fait de cette malencontreuse manifestation sur l’eau.

En attendant, protégés par notre intelligence, nous vivrons à l’aise, dans l’ignorance la plus complète – puisque volontaire – des réalités du pays … jusqu’à ce qu’un jour, lors d’une violente manifestation à Pétion-Ville, le peuple se rappelle à nous, nous tire de notre voiture et nous oblige à re-découvrir, avec Dany Laferrière, que lorsque la bombe explosera, il importera peu que nos billets soient de première classe, de classe affaires, premium économique ou de la classe économique basique avec toutes les restrictions. Nous crèverons tous. Ensemble. Comme des bêtes.

12 Comments

  1.  » c’est un juste retour des choses » disait en d’autres temps un homme assumant de hautes responsabilités; « Les gens heureux n’ont pas d’histoire, il est temps qu’ils commencent à en avoir  » repetait un autre. Et si Pétion-Ville brulait vraiment? Ce risque existera tant que les affaires de la Cité ne seront pas prises en charge dans le sens d’un bien commun vraiment ….commun et tant qu’on refusera d’admettre que des mouvements sociaux de la nature de ce qui s’est produit à Labadee sont de l’ordre d’une certaine normalité dans une collectivité traversée par des contradictions dont on doit tenir compte

  2. Bonjour Mme Camilien,

    Je crois qu’il faut éviter les généralisations abusives du genre « la classe moyenne ». Comme quoi parmi les gens qui étaient dans les rues et qui « ont brûlé Pétion-Ville » aucune fraction d’eux n’appartient à cette classe moyenne? Quand vous participez à une manifestation, le fait d’être dans la foule gomme les références à la classe?

    Ensuite des gens qui paient de leur sang des biens acquis à nos épiciers nationaux sans garantie et sans assurance ont le droit de demander d’éviter la casse de ce qui constitue bien souvent leurs outils de travail et non un luxe. Demander de ne pas brûler les écoles nationales surtout- c’est bizarre ce sont bien souvent les seules écoles brûlées de 1986 à nos jours- est-ce être « un témoin réactionnaire de notre commune humiliation ». Quand donc seront-elles reconstruites pour permettre à ces jeunes issus des classes populaires de bénéficier de la possibilité infime de s’en sortir?

    ll faut, je crois, faire l’équilibre entre des revendications justes- la nécessité indéniable d’une société plus juste et équilibrée dans laquelle la reconnaissance de l’humanité des citoyens ne seraient pas fonction de la couleur de peau, des moyens économiques, des langues parlées-, la stigmatisation et les catégorisations qui reprennent sans le vouloir des clichés qui masquent la complexité du réel.

    Cordialement

    1. Madame Alexis,
      Comme vous le savez, j’apprécie beaucoup les commentaires que vous laissez à mes billets. Ils ont le mérite de toujours faire avancer le débat, ce qui, in fine, est le but de ce blogue. Je crains toutefois que vous ne m’ayez pas comprise ici. Il est donc peut-être nécessaire de préciser et de reprendre certaines choses (généralement indiquées par les hyperliens présents dans le billet).

      La classe moyenne à laquelle je fais référence est celle dont l’Haïti est différente et qui souhaite qu’on cache cette Cité Soleil qu’elle ne saurait voir. C’est celle qui, hier encore , exaspérait I. à qui j’ai dédiée ce billet. Ce n’est pas la classe moyenne consciente de notre destin commun. Ce n’est pas la classe moyenne qui réalise qu’elle doit s’engager pour limiter les casses.

      Il ne s’agit en aucun cas ici de justifier lesdites casses mais de signaler qu’elles sont à prévoir dans le cadre d’une émeute. Si nous ne travaillons pas sur les causes de ces émeutes, si nous laissons des Érostrates de tout bord mettre le feu sans conséquences, si nous ne nous efforçons pas à démocratiser notre démocratie, nous ne pourrons jamais prétendre à une quelconque sécurité et l’ochlocratie nous attendra toujours au tournant.

      De billets en billets, j’essaie d’attirer l’attention sur la nécessité pour le peuple haïtien, dans son ensemble, et non pas juste « ces gens », réalise qu’il est lié par un destin commun et que, par conséquent, la lutte à mener est commune. Ce dernier billet s’inscrit dans cette ligne là.

      Merci de continuer à me lire.

      Patricia Camilien

  3. Faire sauter son gros orteille ne fait pleurer personne mais nous ne pouvons pas nous rejouir, car tout arrive en meme temps pour detruire nos efforts. Les revendications sont bonnes pour nous permettre de faire mieux. Mais dans la colere des destructeurs des biens prives les explications sont vainnes et il faut soigner la plaie sans orteille.

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