Notre péché originel

Il était une fois le premier cardinal d’un petit pays noir comme Cham et pauvre comme Job. C’était la première fois que ce petit pays pauvre et noir, doublement maudit, voyait un des siens élevé à la pourpre cardinalice. Tout le pays lui fit une grande fête et remercia le Pape de Rome de lui avoir fait un si grand honneur. Le cardinal remercia son pays, comme c’est la coutume de la Sainte Église, en lui plantant un couteau dans le cœur.

Lors de sa toute première tournée à l’étranger en sa qualité de nouveau cardinal, Chibly Langlois, puisque c’est de lui qu’il s’agit, profita de son entrevue avec The Guardian pour accabler et accuser le vaudou de tous nos maux. L’argument employé est d’ailleurs d’une douce ironie. Le vaudou, voyez-vous, n’offrirait que des solutions « magiques » – comme l’accord d’El Rancho ? – et non des solutions réelles à la population. Notre religion ancestrale, véritable boulet, serait le frein majeur à notre développement. Et nous le savons. Il en veut pour preuve le fait que nous le pratiquions la nuit – parce que nous en avons honte. 

Ce que ne dit pas le Cardinal c’est que le peuple haïtien parle à ses dieux la nuit parce que le Dieu des dégénérés qui l’ont maintenu en esclavage avait le monopole du jour. Le Cardinal ne dit pas que, par crainte du blanchiment, nos ancêtres asservis ont dû installer leur religion dans la clandestinité. Le Cardinal ne dit pas que cette clandestinité, l’Église catholique l’a renforcée avec ses nombreuses campagnes anti-superstitions, elle qui fait pourtant son beurre dans la vente de reliques et d’indulgences.

L’entrevue ayant provoqué quelques remous, le Cardinal Langlois s’empressera de placer son intervention dans le cadre de sa mission d’évangélisation – dans le plus grand respect, naturellement, de cette fausse et dangereuse religion qu’est le vaudou. Le plus étrange toutefois dans cette débâcle est qu’il y en ait que cette sortie du premier cardinal haïtien a surpris. C’est presqu’aussi étrange que le fait que, après une indépendance chèrement acquise, nous ayons rejeté le vaudou et le Bois Caïman pour embrasser l’Église Catholique dont la « fille aînée » est notre ancienne métropole.

Ce fut, possiblement, notre première grande faute. Celle qui entraînera tous les autres. Notre péché originel. Pour prouver aux barbares qui nous ont réduits en esclavage que nous étions, nous aussi, civilisés, nous adoptâmes, sans discernement aucun, les outils de leur domination sur nous. Et, pour enfoncer le couteau dans la plaie, nous leur confiâmes l’éducation de nos enfants.

Sous le Président Boyer, le Concordat de Damien (1860) posa, en ces termes, notre reddition :

Article 1er.- La religion catholique, apostolique et romaine, qui est la religion de la grande majorité des Haïtiens, sera spécialement protégée, ainsi que ses ministres dans la République d’Haiti, et jouira des droits et attributs qui lui sont propres.

Article 16.- Il est déclaré de la part du Président d’Haïti et il est bien entendu de la part du Saint-Siège, que l’exécution de tout ce qui est stipulé dans le présent Concordat ne pourra être entravée par aucune disposition des lois de la République d’Haïti, ou aucune interprétation contraire des dites lois, ou des usages en vigueur.

À cette religion spécialement protégée, nous accordâmes une subvention de l’État et laissâmes la formation de nos élites. Que celles-ci soient engoncées dans un complexe d’infériorité qui leur fait chercher leur Blanc et mépriser leur semblable est donc tout sauf surprenant. Que son premier cardinal affiche les mêmes travers, encore moins.

Ce qui est néanmoins inquiétant est qu’au 21ème siècle, 134 ans après que Nietzsche ait constaté la mort de Dieu, celui-ci s’exhibe avec si peu de pudeur dans l’espace public. Hier, l’Église catholique, par l’entremise de son Cardinal omniprésent, nous a encore servi des recommandations dont nous n’avons que faire. Cette Église qui se permet de faire la leçon au vaudou a, pendant toute la durée du processus électoral en cours, participé allègrement à la sape des institutions de ce pays et à sa descente profonde dans l’instabilité, de crises en crises, un « accord » à la fois:

  • Le 26 décembre 2013, l’évêque de la Commission Épiscopale Haïtienne, Chibly Langlois – déjà lui – annonce la création d’une Commission Épiscopale de Médiation en vue des négociations de janvier 2014 pour une sortie de la « crise pré-électorale ». Damant magnifiquement le pion à la Plateforme inter-religieuse Religion pour la Paix, le futur cardinal réussit à (re) placer son Église au cœur des grandes discussions de la société haïtienne; une agressivité particulièrement importante pour lui garder ses parts du marché et qui ne manquera pas d’attirer l’attention du siège social à Rome.
  • Le 4 février 2014, un consensus est dégagé pour l’organisation des élections: il n’y en aura qu’une seule. Après consultation de plusieurs experts dont un certain Pierre-Louis Opont, le cardinal se range à l’idée, tout comme une certaine communauté internationale qui devait voir dans la formule un moyen de faire des économies substantielles. Il reste encore la question de l’institution électorale à établir et le premier mouvement d’opposition – le MOPOD – est absent de la table des négociations mais qu’à cela ne tienne, un accord est trouvé.
  • Le 15 mars 2014, l’accord est signé. Revenu de Rome, ou il a, entre-temps,  récupéré son beau vêtement rouge, le nouveau Cardinal, grand médiateur du dialogue inter-haïtien,  peut se féliciter d’avoir mis d’accord l’Exécutif et le Sénateur Steven Benoît … avant que le malheureux ait pu trouver le temps de lire ce qu’il avait signé. Dans cet accord d’El Rancho décrié dès sa signature, il est prévu l’organisation d’élections dont le premier tour aura lieu le 26 octobre 2014. Mais, c’était sans compter avec le groupe des six sénateurs récalcitrants transformés en bête noire du Core group et de la communauté internationale en général. 

Depuis, l’Église catholique s’essaie, d’une commission à l’autre, à jongler avec  des crises (pré et post-) électorales. Elle fait des exigences et conditionne toute avancée à la satisfaction de ses exigences, selon des critères qu’elle est seule à connaître et avec une superbe que ne justifie guère ses multiples échecs. Il est peut être temps qu’elle arrête de nous aider. Elle en a assez fait.

En ce jour du Seigneur – et dernier jour du premier mois de l’année 2016 – formulons le vœu qu’en Haïti, Dieu arrête enfin de se prendre pour César.

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4 commentaires Ajouter un commentaire

  1. mikefirstime dit :

    Nous ne pouvons oublier que le 8 Janvier 1454 : l’Église catholique et le Pape Nicolas V bénissent l’esclavage et la traite négrière !
    Aujourd’hui les organismes de defense des droits de la personne reconnaissent l’esclavage comme « CRIME CONTRE L’HUMANITE ». Alors de quelle morale religieuse pourrions nous parler?

    Aimé par 1 personne

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