Le père avait volé une poule

Lorsqu’il arriva à la Fondation, il était épuisé, comme s’il sortait d’un round sans merci contre la vie et qu’il avait perdu. « Vous devez m’aider » lança-t-il comme on tente sa dernière chance. Et comme nous restions interdits … Une vanne se rompit : c’est fichu, ils ont dit non. Ils refusent de m’écouter. Ils n’ont même pas voulu nous donner une chance. Qu’est-ce que je vais faire moi ? Qu’est-ce que je vais lui dire ? Elle était là. Ils l’ont dit devant elle. Elle avait honte. Si honte. Honte de moi. Je ne sais pas quoi faire. Il faut m’aider. « 

Il continua encore longtemps. Visiblement secoué. Perdu dans une conversation avec lui-même. Qu’il aurait voulu avoir avec ses (futurs) beaux-parents. « Vous devez m’aider  » reprit-il brusquement avec une intensité qui figea ses interlocuteurs sur place. L’une d’eux réussit à se libérer de l’état de transe suffisamment longtemps pour lui dire : « On veut bien t’aider mais il faut que tu te calmes et nous explique clairement » .

Il respira un bon coup et raconta d’une traite l’histoire d’une demande en mariage qui se termine sur le père de la copine rejetant catégoriquement l’idée qu’un fils de voleur amène un sang de voleur dans sa famille. Comme le malheureux ne disait rien, on lui raconta, avec un luxe de détails, et sous le regard ébahi de sa dulcinée, le jour où son père, alors jeune adolescent, avait volé une poule. « C’est pour cela qu’il a dû fuir et s’installer à Port-au-Prince. Il a peut-être oublié, mais pas nous. Et il n’est pas question que ce sang de voleur vienne entacher celui d’une famille respectable, jeune homme. »

Il voulut leur expliquer qu’il n’y était pour rien. Qu’il ne savait d’ailleurs rien de cette histoire. Qu’il avait toujours vécu une vie honnête. Qu’il avait tellement voulu faire bonne impression qu’il attendit d’avoir son diplôme d’ingénieur en main pour aller faire sa demande. Il se rappelait bien de ce jour où, alors que ses camarades se réjouissaient d’être enfin ingénieurs, il se plaisait à imaginer sa demande en mariage officielle. Il arriverait chez les parents de sa fiancée, leur dirait à quel point il l’aime et veut faire son bonheur, glisserait dans la conversation son nouveau statut d’ingénieur pour qu’ils soient bien rassurés et repartirai, avec l’amour de sa vie, s’occuper des préparatifs du mariage.

Il s’en allait, il le savait, chez un petit agriculteur de province et, accessoirement, prédicateur à l’église. Tout ne pouvait que très bien se passer. Une formalité pour faire plaisir à M. qui y tenait. Elle voulait qu’il aille faire sa demande à ses parents, il le ferait. C’est ce qui se fait. Bientôt, ils convoleraient en justes noces et tout le monde serait content pour eux. Mais, il y avait son père. Son père qui, lorsqu’il était bien plus jeune que lui maintenant, avait volé une poule. Son père qui est si fier d’avoir un fils ingénieur. Son père qui lui a tout donné et qui vient, de façon inattendue, de tout lui prendre. Il avait besoin d’aide. Il lui fallait de l’aide.

Naturellement, nous l’aidâmes. Réunion au sommet avec la famille de sa copine et quelques notables. Discussions en aparté avec la mère qui trouvait le père un peu dur et franchement ridicule mais bon. Discussions à plusieurs avec le père autour des péchés de jeunesse, des fils à ne pas blâmer pour les actes de leur père, de la réussite assurée du jeune homme, les avantages certains d’un tel mariage pour sa fille, de l’amour évident entre les deux jeunes personnes … le tout libéralement saupoudré de versets bibliques bien tournés. Nous finîmes par le convaincre. Le mariage eut lieu et ils eurent beaucoup (en fait 2) d’enfants.

Depuis quelques jours, je repense sans cesse à cette histoire. C’est presqu’une véritable hantise. De plus en plus, dans ma vie professionnelle, et même sociale, je me retrouve dans des situations où je dois « socialiser » avec des fraudeurs, des voleurs, des corrupteurs, des corrompus … des criminels connus, comme s’ils étaient des gens parfaitement respectables. En général, toute l’assistance, ou presque, sait parfaitement à quel point ces gens sont vils mais nous voilà tous tout sourire. Par bonne éducation, j’évite de faire un esclandre. Dans ma tête, j’écris un billet cinglant que je sais que je ne publierai jamais. Quand je le peux, je pars fulminer un instant dans un coin puis revient avec un visage impassible où, malgré moi et de façon fugace, s’inscrit toutefois, on me l’a dit, un certain dégoût.

Dans ces cas là, toujours, je me demande qu’est-ce qui nous est arrivés ? Comment sommes-nous passés d’un peuple où l’acte d’un seul pouvait amener le déshonneur à toute sa famille (qui devait alors rapidement et publiquement s’en distancer) à ces personnes qui invitons et accueillons  dans nos salons des gens à la réputation sulfureuse. La rationnelle en moi raisonne en termes de suceurs et de nation d’humiliés mais je sais (sens) qu’il doit y avoir plus. Je crois que, en tant que peuple, nous sommes en train de perdre notre âme.

4 commentaires

  1. L'observacteur

    En fait j’adore lire vos billets. Ils sont d’une fluidité tellement succulente qu’on en savoure comme une bonne tasse de café chaud servie au petit matin, ou, si on veut bien bien comme un repas d’apparat bien mérité après s’être gavé dans la mal-bouffe. Vous n’écrivez pas sur du sable, sachez-le.

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