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Il faisait pourtant son respect

La première fois qu’il a pensé à laisser son quartier, il venait de passer trois jours, chez des amis à Delmas, avec un seul jean noir et un T-shirt bleu, incapable de rentrer chez lui. Ce matin-là, avant de partir, il avait bien pensé emmener avec lui quelques vêtements de rechange. Les balles avaient chanté toute la nuit et il se doutait que la situation allait empirer. Cependant, il y avait le risque que quelqu’un le soupçonne de chercher à s’enfuir. Un tel soupçon aurait pu signifier sa mort. Dans le quartier, on racontait l’histoire d’une famille qui avait cru pouvoir déménager. L’histoire s’était plutôt mal terminée. Il partit donc avec ce qu’il avait sur le dos. Il aviserait ensuite. Il fit bien. Trois jours plus tard, la situation s’était calmée et il put rentrer chez lui.

La deuxième fois qu’il s’est dit que Martissant n’était plus pour lui, c’était après l’assassinat d’un agent de sécurité par les troupes du chef. Le gars n’avait rien fait. Il était au mauvais endroit, au mauvais moment. L’on avait besoin d’envoyer un message. Rappeler aux commerçants que leur sécurité ne pouvait être assurée que par le seul grand B. et personne d’autre. L’agent de sécurité y est passé. Il y avait toujours eu une sorte d’entente avec les bandits de la zone. Si on fait son respect – lire, on fait profil bas – on peut vivre sa vie. Faire son respect impliquait de, tel un bon citoyen du ghetto, payer ses impôts comme la taxe locative annuelle de 5000 gourdes par exemple, ou, pour les marchandes, les 500 gourdes de contributions hebdomadaires à la sécurité commune. Faire son respect signifiait respecter les règles comme ne jamais sortir avec autre chose que ses vêtements sur le dos et le strict nécessaire pour la journée hors de la zone. Faire son respect, c’était comprendre que B. détenait le monopole de la violence et s’ajuster en conséquence. Ceux qui ne faisaient pas leur respect payaient leur outrecuidance. La chose était entendue. Mais, le pauvre agent de sécurité, il n’avait rien fait. Pourtant, ils l’ont tué. C’était plus difficile à accepter.

La troisième fois qu’il comprit que Grand-Ravine finirait par l’avoir, il était en mission pour l’entreprise où il travaillait, non loin de la place Boyer à Pétion-Ville. Quelqu’un sauta brusquement à l’arrière de sa moto. Il crut d’abord à une blague d’un de ses collègues mais il déchanta vite quand il sentit contre ses côtes le canon froid d’un revolver. « Ne te retourne pas. J’ai une balle dans la chambre que je peux perdre en toi. » Il déglutit péniblement le cri qui s’apprêtait à s’échapper de sa gorge. « Oui, commandant. Où souhaites-tu aller ? ». L’autre retint un petit rire et lui indiqua le chemin. Ils passèrent devant le commissariat de Pétion-Ville, une école huppée où des policiers montent la garde pour assurer la sécurité des enfants de nos meilleurs, des policiers faisant la circulation … sans qu’il ne trouve un seul moment où signaler sa détresse. Il continua ainsi, après avoir récupéré deux autres « soldats », jusqu’à Grand-Ravine où on l’enferma dans une petite pièce pendant ce qui parut être une éternité mais qui, en réalité, avait duré 36 heures. Il doit sa vie à la visite d’un soldat qui l’avait reconnu et « signé » pour lui. Ils venaient de la même petite ville de province et le soldat avait rassuré le chef : c’est un malentendu, P. a toujours fait son respect. On le laissa partir. Sans moto. Sans téléphone. Pieds nus. Il continua de marcher jusqu’à la maison de ses amis à Delmas. Il n’est jamais revenu. C’était fini pour lui.

Hier, à la radio, on discutait encore des bandits de Grand-Ravine. C’est un sujet porteur ces temps-ci. Quand le grand banditisme s’allie à la corruption politique et le commerce de contrebande, la presse à scandales est gâtée. Les journalistes s’en donnent à cœur joie. De gros rires gras fusent. On revient sur l’histoire de ce Sénateur et de sa voiture remplie d’armes qu’on aurait retrouvées à Grand Ravine. On rappelle, au passage, que ce même Sénateur a participé au choix du Directeur Général de l’Office National d’Assurance-Vieillesse (ONA) et que cette institution étatique – comme on sait – sert traditionnellement (!) à financer les gangs du pouvoir. Pas seulement, rappelle une journaliste qui semble se réjouir à l’avance de ce qu’elle va ajouter : l’ONA sert aussi à financer les mamans de Sénateur âgées de 90 ans qui réussissent à trouver des prêts sur 40 ans. La salle des nouvelles s’esclaffe. Ti peyi sa ! Nou mele ! Et, vite, on passe à autre chose. Un autre zen. Une autre indécence. Un autre scandale.

Personne ne semble toutefois s’intéresser au scandale qu’a été la vie de P. à Grand-Ravine et que continue d’être la vie de milliers d’autres comme lui, prisonniers du grand B. Ils sont pourtant, comme tous les autres, des citoyens haïtiens. Pourquoi est-ce que personne ne semble choqué par la violence qu’exerce B. sur ceux et celles qui ont le malheur de vivre sur le territoire qu’il s’est donné – et que, il semblerait, on lui a reconnu ? Grand-Ravine, Martissant, Fontamara, Portail Léogâne, Carrefour-Feuilles, Première Avenue, Deuxième, Cinquième Avenue, Derrière Cimetière … le territoire de B. continue de s’agrandir sans résistance autre que celle des anciens chefs qu’il déloge. Les policiers de ces quartiers ont longtemps compris que, eux aussi, doivent faire leur respect. Ils sont moins nombreux, moins bien armés et coupés des renforts. Ils n’ont, ils le savent, aucune chance. Aussi, se cantonnent-ils dans leurs sous-commissariats en attendant que la punition passe pour rejoindre des postes moins dangereux.

Personne ne semble vouloir comprendre pourquoi, à Grand-Ravine, l’on réclame le retour de T. – actuellement en prison – même s’il est un bandit notoire. Les grosses voix à la radio parlent d’une population qui protège les bandits et qui ne peut s’en prendre qu’à elle-même quand ceux-ci se retournent contre elle et la rançonnent. Si elles avaient demandé à ceux qui savent – ceux qui vivent là-haut – elles auraient compris que Grand-Ravine réclame T. parce qu’il était plus commode. T. était aussi impitoyable qu’un autre mais il était prévisible. Il incarnait la stabilité. Du reste, il avait, disait-on, ses entrées auprès des grands messieurs. Son armée avait fait l’objet de certaines promesses électorales qui avaient été respectées. B., lui, se plaint d’avoir été abandonné par les anciens candidats devenus chefs. Il appelle régulièrement à la radio pour les invectiver d’ailleurs. Il accuse les politiciens de distribuer des armes dans les ghettos, d’utiliser ses soldats pour sécuriser/causer la pagaille dans les bureaux de vote puis de les abandonner une fois élus. Les politiciens ne respectant pas leurs promesses, c’est au peuple, plus accessible que les premiers, de compenser. Aussi, dans le ghetto, a-t-on appris à s’adapter.

Personne ne semble s’inquiéter de ces bandits qui fournissent quasi-légalement des services publics. Pas que la sécurité – c’est le b-a ba du racket, même étatique – mais l’électricité. Pragmatique, la compagnie électrique d’État, l’Électricité d’Haïti, laisse la gestion de certains transformateurs à des « leaders communautaires » qui se chargent de récupérer le coût du service à la fin du mois en échange d’un petit bénéfice. L’on parle de 300 000 mille dollars par mois à se partager. Ce n’est pas mal. B. en veut plus. Plus de transformateurs à gérer et donc plus de zones sous son contrôle. Il se fait stratège, convoite des territoires. Il envoie des messages. Il prévient que, dans les prochains jours, il attaque. Les échanges circulent sur Whatsapp. Ils arrivent aux journalistes qui en discutent dans les émissions à grande écoute. Mais la réaction est toujours la même. La salle des nouvelles s’esclaffe. Ti peyi sa ! Nou mele ! Et, vite, on passe à autre chose. Un autre zen. Une autre indécence. Un autre scandale.

Il est bien plus difficile pour P. de passer à autre chose. En écoutant la radio chez ses amis à Delmas, il s’essaie lui aussi à rire, pour ne pas être différent, pour ne pas casser l’ambiance. Mais la nuit, lorsqu’il pleut, il rêve de Ti Lapli. La légende dit qu’il dort dans les égouts et ne sort que les nuits de pluie pour tuer les gens qui ne font pas leur respect. Depuis qu’il est parti, P. ne sait plus trop à quelle catégorie il appartient et la saison cyclonique est sur nous.


PS: Ce billet marque la fin de la pause volontaire que j’ai dû prendre ces derniers mois parce qu’ayant besoin de rester calme pour continuer à parler d’Haïti. Je reprends du service avec un sujet grave mais pressant. Je compte sur vous pour aider à le mettre à l’agenda dans la presse, le gouvernement, la société toute entière, en en parlant autour de vous. Vous avez une voix qui peut contribuer à changer les choses, utilisez-la.

Cet article est également disponible en : Créole

Patricia Camilien Tout afficher

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