Ariel Henry peut déclarer la guerre. L’homme qui, nous l’avons établi, n’est redevable qu’au Blan, nous a informés, il y a 7 jours, que dans ses attributions se trouvait le pouvoir de déclarer la guerre. Acte unilatéral étatique par excellence, la déclaration de guerre est l’expression juridique de la volonté d’un État d’en découdre. Et même si, obsolescence de la guerre majeure oblige, elle a pratiquement disparu des relations internationales, elle permet(tait) de marquer le caractère public (par opposition à privé) et international (par opposition à civil) de la guerre. C’est la guerre traditionnelle, « relation d’État à État, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu’accidentellement, non point comme hommes, ni même comme citoyens mais comme soldats. » (Rousseau, Du Contrat social, Livre I, Chapitre IV).

Le droit international ne s’embarrasse guère de savoir qui, à l’interne, déclare la guerre. C’est la Constitution de l’État en question qui s’en charge. La nôtre dans son article 98.3, alinéa 2, laisse à l’Assemblée nationale la charge de « ratifier toute décision, de déclarer la guerre quand toutes les tentatives de conciliation ont échoué » [C’est nous qui soulignons]. Cette virgule mal placée a d’ailleurs conduit à bien des débats. Même si l’esprit des constituants semblaient être de soumettre la déclaration de guerre à la ratification de l’Assemblée, la lettre permet à celle-ci non seulement de ratifier toute décision, quelle qu’elle soit, mais également de déclarer la guerre.

En nous informant de sa capacité à déclarer la guerre, le Dr Ariel Henry se substitue, techniquement, à l’Assemblée Nationale. Même Jovenel Moïse, le plus grand dictateur que cette terre ait portée™ n’avait été jusque-là. Certes, il nous sortait des décrets à qui mieux mieux, il s’essayait à refaire nos institutions à son image et à sa ressemblance, mais devenir une Assemblée à lui tout seul … C’est nouveau. Certes, même si « la mission qui [lui] a été confiée, c‘était de rassembler tous les fils du pays pour la refondation de l’État », on n’aurait pas imaginé qu’il y arriverait en se faisant Parlement mais nous n’avons jamais, dans ce pays, manqué d’imagination. Même les membres de son gouvernement n’y échappent pas. Du moment qu’ils intègrent son cabinet, ils cessent d’être membres d’un quelconque parti politique.

Le dictateur émérite ™ Jovenel Moïse avait eu au moins la décence de laisser à son premier ministre Jouthe Joseph la chance de pouvoir lui-même préciser que lorsqu’il « rentre au bureau du président, je rentre avec [ses] idées », il en ressort avec les idées de celui-ci. Ici, le Dr Henry, précise que l’État ne se dirige pas de façon collégiale. En tant que premier ministre de plein droit et de pleins pouvoirs, sous l’égide d’un article autre que l’article 139 de la Constitution qu’il nous envoie chercher, il décide et parle pour l’État. Que l’on se rassure, toutefois, il se donne quelques limites; certaines décisions, il les prend en Conseil des Ministres; le Conseil des Ministres qu’il a monté tuseul sans l’aval de quiconque. Cela tombe bien, puisqu’il est « venu consolider l’État et non le séparer ».

Curieusement, dans la même entrevue, le premier ministre parle d’un accord politique qui sortirait bientôt. Magnanime, il se dit très tolérant et très compréhensif par rapport aux présidents des uns et des autres (Joseph Lambert, Gardy Leblanc …), ceux qui voudraient que les choses se fassent autrement … mais c’est un niveau de griyen dan que même lui ne peut se résoudre à rejoindre. S’il a été, de son propre aveu, présenté à Jovenel Moïse par des « membres de l’opposition dure » – qu’il ne nomme pas – il ne se sent guère tenu d’écouter aucun d’eux. Quant à l’ancien président Martelly – ex-roi bouffon de son État – ce serait un homme qui « respecte énormément les gens et leurs opinions » et qui n’est pas dans l’habitude d’exiger des postes. Il est donc libre de toutes attaches – ayant pris une pause sur les partis politiques (Inite et Inifòs) en 2016/2017.

Cette liberté complète est certainement utile pour qui embrasse tout, décide tout et va, dans 2 mois, nous débarrasser du problème des gangs. Aussi, hier, quand je suis tombée sur ce fil Twitter de la police nationale d’Haïti nous mettant en garde contre les rumeurs voulant que les gangs contrôlent encore Martissant, ai-je pensé vérifier s’il s’agissait là des débuts d’une campagne victorieuse de celui qui peut déclarer la guerre et qui est, accessoirement, le chef du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN).

À une amie qui habite non loin de la zone, je demandai: « Sur une échelle de 1 à 10, combien doit-on se fier à ce tweet de la PNH ? ».

Elle n’a pas usé de l’échelle. Du reste, nous n’en avions pas besoin. Alors que nous discutions, les nouvelles sur WhatsApp nous apprenaient, en temps réel, que les tirs avaient repris et que l’on comptait des morts à Martissant 17 et 19. Rien ne semblait avoir changé. Voilà 70 jours que perdure une situation que l’État – version Apredye ou version Déclarateur de guerre – semble impuissant (?) incapable (?) peu disposé (?) à changer.

Dans la société civile – la vraie, pas celle des partis politiques – des gens s’activent et essaient. En aidant les déplacés à se reloger mais aussi, dans le cas de quelques prêtres et pasteurs, en se réunissant avec les gangs rivaux pour tenter de trouver une solution à leurs différends. Car, ils l’ont bien compris, ce à quoi nous assistons ici est une guerre. Nous avons longtemps dépassé le stade de la violence criminelle pour atteindre à celui d’un conflit ouvert exigeant médiation et assistance humanitaire. La multiplication des victimes civiles, l’extrême limitation de la liberté de mouvement, la perturbation de la vie quotidienne et l’exode qu’elle entraine … sont des expériences de guerre.

À Martissant, Ti lapli et Krisla s’affrontent pour le contrôle d’un territoire de plus en plus grand et de plus en vide dont la carte ci-dessus créée avec Google Maps aide, quoique partiellement, à saisir l’ampleur. La PNH – dont j’ai passé des heures à lire les tweets et écouter les déclarations – ne semble disposer d’aucune politique, d’aucune stratégie particulière … rien que l’on puisse analyser de façon à proposer des correctifs. Lorsqu’il lui arrive de se souvenir de Martissant – et la chose n’est pas courante – c’est pour faire des déclarations générales qui ne rassurent personne.

Le Dr Henry, lui aussi, fait des déclarations générales qui ne rassurent personne. C’est normal. Il se projette avec tous les pouvoirs alors qu’il doit bien être le seul à y croire. Il est toutefois un point sur lequel je suis entièrement d’accord avec lui. Celui qui doit diriger Haïti doit passer par des élections. Les élections sont nécessaires pour un retour à l’ordre démocratique seul capable de conduire à la justice sociale et au développement réel. Les propositions dont le focus premier n’est pas l’organisation d’élections crédibles prêchent pour leur paroisse – qui n’est pas celle de la démocratie. Si le but recherché est effectivement un gouvernement démocratique, ce qu’il nous faut c’est augmenter la transparence des processus électoraux et la lisibilité de l’offre politique pour que le peuple haïtien puisse librement choisir ses dirigeants. Sinon, nous sommes dans la démagogie … et les démagogues, céans, sont nombreux.