La République dominicaine continue de jouer à la victime de terribles circonstances dues aux hasards de la géographie l’ayant placée sur la même ile que l’enfer haïtien. Depuis son accession à la présidence dominicaine le 16 août 2020, Luis Rodolfo Abinader Corona multiplie les appels à la communauté internationale protéger son pays d’un voisin « non viable« . A sa défense, il n’est pas le premier à pointer du doigt un certain caractère douteux de l’existence d Haïti. Celleux d’entre nous qui sommes prompts à l’outrage se rappelleront sans doute de Christophe Wargny et de son « Haïti n’existe pas ». Les étrangers ne sont toutefois pas les seuls à faire le constat. Dans son projet  » Construire la nouvelle Haïti« (646p), le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN) lie cette existence problématique à l’extrême dépendance du pays:

La dépendance du pays envers l’extérieur – la communauté internationale et la diaspora haïtienne – est à la fois un symptôme, une cause et une conséquence de la complexité du problème haïtien. Un symptôme, car elle permet de se rendre compte que quelque chose ne va pas dans le système de gouvernance: c’est un pays qui est maintenu en vie artificiellement, sous respirateur, donc non viable. Une cause, car un pays ne peut pas se développer ni répondre aux besoins vitaux de sa population s’il ne détient pas les principaux leviers de sa prise en main. Une conséquence, car comment être indépendant vis-à-vis de l’extérieur quand on n’est pas en mesure de générer de la richesse, de mobiliser du capital en commençant par le capital humain dont la constitution passe par la mise en place de bons systèmes d’éducation et de santé ?

Samuel Pierre, édit., op.cit. p 56. C’est nous qui soulignons.

Hier après-midi, le président dominicain s’est fendu d’un tweet pour le rappeler à nos meilleurs et leur dire: 1- il y a urgence en la demeure. 2- lui va continuer à restreindre la migration haïtienne en République Dominicaine (RD).

Moins de deux heures plus tard, le chancelier haïtien, le Dr Claude Joseph, soustweetait, pas si subtilement, sur la nécessité pour les deux pays de travailler ensemble sur un problème commun: l’insécurité des deux côtés de l’ile.

Accompagnant son tweet, une capture d’écran d’un avis du département d’Etat américain invitant ses citoyens à reconsidérer tout voyage en République dominicaine voit des Dominicains s’empresser de défendre de leur pays et d’insulter Haïti et les Haïtiens. Pour les Haïtiens, la chose est moins aisée, ils détestent la RD et le gouvernement haïtien et donc c’est compliqué même si la haine du voisin semble géralement l’emporter. Certes, le Dr Joseph aura repris une tactique de cours d’école: « C’est celui qui le dit qui l’est ». Mais ces insultes de cours récré se retrouvent, sur toute la planète, dans les écoles de des petits d’hommes parce qu’elles sont efficaces. Il n’y a qu’à voir les interactions générées pour s’ en convaincre – Marc Zuckerberg a même construit un empire sur le principe.

Le tweet de Joseph souligne l’ironie d’un pays se projetant comme victime de nos turpitudes alors que, au mois d’octobre 2021, nos indices de la criminalité (68.77 vs 61.31) et de sécurité (31.23 vs 38.69) sont similaires. Cela ne change rien au fait que la situation en Haïti soit invivable au point que nos bals et autres activités nocturnes sont en train de migrer vers la République dominicaine. Cependant, la routine victimaire d’Abinader a largement de quoi excéder. Le tweet du chancelier dominicain, Jatzel Roman achève de mobiliser. Il annonce la suspension sine die du programme de visas spéciaux pour les étudiants haïtiens en République dominicaine; un programme qui concernerait 3000 personnes.

Cette décision a beau s’installer dans la suite du précédent tweet d’Abinader relative à une politique migratoire plus stricte, certains y voient une riposte directe au tweet de Claude Joseph. D’autres décrient l’anti-haitianisme primaire dominicain et, comme il est de coutume, certains ont repris les appels au boycott des produits dominicains:

La réalité est que nous boycottons déjà, à notre insu, les produits de la République Dominicaine, en en achetant de moins en moins. Voici ce à quoi ressemblent, sur la derniere décennie, leur exportation vers Haïti:


source: tradingeconomics.com

Nous pouvons compléter le tableau avec, pour les années restantes, les chiffres de l’unité d’études haïtiennes de l’Université Catholique Pontificale (Pucmm). De janvier 2019 à août 2021, les exportations de la RD vers Haïti auraient été de 1.64 milliards de dollars – contre un très négligeable 7 millions de dollars dans l’ autre sens – soit un peu plus d’un demi-milliard par an, continuant la tendance au déclin de nos importations dominicaines précédemment documenté sur ce blogue, en temps de lòk. Ce, alors que le PIB de la RD a chuté de 6,7% l’année dernière.

On serait presque tenté de croire que ce que lamente le président dominicain c’est la perte du second marché pour l’exportation dominicaine après les États-Unis d’Amérique et non le risque que le crime haïtien déborde dans la pas si paisible Dominicanie.

Il existe, dans les relations haïtiano-dominicaines, une loi empirique qui veut que, en RD, quand l’économie va mal, l’anti-haitianisme – grand pourvoyeur de bouc émissaire – n’est jamais loin. Demain, mercredi, le ministre de l’intérieur dominicain présentera à son président le plan d’audit du statut d’immigration des quelques 220 000 étrangers – généralement des Haïtiens – autorisés à rester dans le pays après le très controversé arrêt 256-14 du Tribunal constitutionnel. Condamné par la Cour interaméricaine des droits de l’homme, cet arrêté dénationalisait dans les faits des centaines de milliers de Dominicain.e.s d’origine haïtienne.