Kenneth Merten n’est pas le problème, nos appels d’Empire, si

Kenneth Merten est le nouveau Chargé d’Affaires américain en Haïti. Un entre-deux. En attendant que l’administration Biden désigne un nouvel Ambassadeur pour un pays qu’il aimerait bien oublier mais qui a le don de se rappeler au souvenir des puissants. Cela fait sens. L’Agent Merten sait où les corps sont enterrés. Il connait les secrets de nos laideurs politiques de tous bords. Criminels. Corrompus. Immoraux. En théorie, il devrait pouvoir s’en servir pour retourner la situation dans le sens qui lui convient à lui et son pays.

Arrêtons-nous un instant sur la phrase précédente. L’Agent Merten pourra user des secrets dont il a connaissance au service de son pays. Pas au service du nôtre. Il n’est pas notre Chargé d’Affaires. Il n’est pas notre employé. Son job est de servir son pays. Notre job à nous serait de faire en sorte que, satisfaire les besoins du sien n’emporte pas une destruction plus poussée du nôtre. Aussi, suis-je régulièrement stupéfaite lorsque, suspendus aux actions de Washington, nous sommes perpétuellement choqués que la première puissance mondiale n’accepte pas que nous lui dictions sa conduite.

Certes, il est cette curieuse manie qui veut que beaucoup d’entre nous nous efforcions à trouver notre Blan. Il est tout aussi vrai que certains de nos Blan se situent dans une croisade messianique où nous jouons le rôle du gentil sauvage qu’ils doivent sauver. Il est là une relation symbiotique, des synergies évidentes qui peuvent être exploitées, au bénéfice des uns et des autres. Il importe toutefois d’éviter de croire au récit – à la Daniel Foote – et confondre des appels d’Empire pour une quête d’auto-détermination.

Dans Appels d Empire, ingérences et résistances à l’âge de la mondialisation (1996), Ghassan Salamé – mon ancien professeur à qui j’emprunte libéralement et (peut-être trop) souvent ce terme – présentait brillamment cet étrange couple formé, post-effondrement du bloc soviétique, par le désarroi du Sud et l’interventionnisme du Nord. Il y voyait déjà les contours d’un nouvel empire fait d’influences et de projections de forces à distance – dans une sorte de nouvelle géopolitique de flux plutôt que de territoires. Il avait vu juste. La marginalisation de l’Onu. La responsabilité de protéger. Les guerres asymétriques. Mais surtout, il avait mis un nom sur ces appels au secours se multipliant alors même que les interventions étaient décriées.

Le paradoxe a un certain attrait. Nous voulons que les États-Unis arrêtent de se mêler de nos affaires tout en exigeant qu’ils règlent nos problèmes. Depuis des décennies, nous insistons sur une solution haïtienne tout en attendant du Blan qu’il la valide.

Revenons maintenant aux corps enterrés. L’expression nous vient de ce qui est généralement considéré comme le plus grand film de tous les temps: Citizen Kane. S’adressant au journaliste enquêtant sur la mort de son mari, la veuve de Charles Foster Kane – le Citoyen Kane du titre – explique:

« Si vous êtes intelligent, vous parlerez à Raymond. C’est son majordome. Vous pouvez apprendre beaucoup de lui. Il sait où les corps sont enterrés. »

Citizen Kane, 1941

Raymond est la dernière personne à parler au journaliste. Avant de mourir, Kane aurait prononcé le mot Rosebud et il importait de savoir ce que cela signifiait. En bon connaisseur d’emplacement de cadavres, Raymond se rappelle effectivement que son maître avait utilisé le terme une autre fois. C’était après que sa femme, Suzanne, l’ait laissé. Le magnat de la presse s’était mis à tout casser dans la chambre de sa femme jusqu’à ce qu’il attrape une boule de neige et marmonne Rosebud – la même boule de neige qui tomberait de sa main au moment de sa mort. Le journaliste, pas plus avancé, se résolut à l’impossibilité de sa tâche et abandonna l’enquête.

Au même moment, à son insu, un ouvrier qui aidait à nettoyer la propriété jetait au feu un traineau d’enfant sur lequel était marqué Rosebud . C’était la plus précieuse possession du défunt, le dernier souvenir de son enfance, avant l’abandon par son père, avant que lui ne se lance dans sa poursuite effrénée du rêve américain. Une précieuse possession dont lui seul connaissait la valeur et que les autres assimileront à un fatras dont on ne pouvait trop vite se débarrasser.

Savoir où les cadavres sont enterrés peut être utile pour faire chanter et/ou manipuler mais ne permet pas toujours de comprendre la dynamique qui a conduit à les enterrer.

Raymond n’était pas la solution. Kenneth Merten non plus.

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