Ces ministres qui font le pitre

En quatre ans de règne, le Président Martelly s’est retrouvé à la tête – vous excuserez le terme impropre mais approprié ici – de trois gouvernements (dont un de facto) qui se sont distingués par un défilé sans fin de ministres et de directeurs généraux. Pendant les quatre ans des administrations gouvernements Martelly-Conille, Martelly-Lamothe et Martelly-Paul, nous avons vu des Haïtiens surdiplômés accepter de se faire humilier régulièrement et en public pour un titre de ministre devenu synonyme de pitre.

Dans son acception première et ancienne, le pitre est un bouffon ; un acteur chargé d’amuser et d’attirer les gens autour des tréteaux d’un charlatan. Le pitre c’est celui qui fait les grimaces, les plaisanteries douteuses et autres facéties destinées à distraire le public des arnaques bien réelles de l’escamoteur pour lequel il joue le rôle de hype man – pour utiliser une terminologie plus moderne. Naturellement, plus il joue bien son rôle, plus il doit être promptement remplacé. Le pitre – dont le nom viendrait d’une prononciation déformée de piètre – commence par attirer les rires, souvent empreints de pitié, de la foule avant de récolter sa colère quand elle se rendra compte – comme elle n’y manquera pas – qu’elle a été bernée. Aussi, faut-il vite en disposer.

Nous avons ainsi eu droit à une flopée de ministres pitres, les uns plus ridicules que les autres et dont la fin exquise a fait rire plus d’un. Il y a eu :

  • Celui qui, pour reprendre les mots d’un lecteur et ami, « s’est vu dépouiller de son portefeuille » alors qu’il était en route pour le Parlement et qui a dû descendre du bus ministériel pour rentrer chez lui en taxi.
  • Celui dont la révocation a été notifiée à son chauffeur.
  • Celui qui a appris sa révocation à la radio.
  • Celui qui, n’ayant pas son Blackberry pendant le week-end, n’a pas pu consulter ses BBM et est arrivé à son (ancien) bureau pour assister à l’intronisation de son remplaçant.
  • Celui qui, après des prouesses d’abaissement et d’aplatissement dont rougiraient les vers plats et la race reptilienne toute entière, est passé de Ministre à Directeur.
  • Celui qui a été présenté en public comme un « petit ministre » par son Premier Ministre.
  • Ce médecin détenteur d’une maitrise en santé publique, à la longue et distinguée carrière professionnelle, qui a été disqualifié pour un poste de ministre par l’Ami du Président.
  • Celui qui s’est fait battre par le beau-frère du Président …

Nous pourrions continuer encore longtemps ; mais à quoi bon ? Un ministre rose se métamorphose et s’expose. Le dernier en date, qui jouissait d’une certaine réputation quand il était encore journaliste, se retrouve aujourd’hui obligé de défendre une blague pas très drôle que son patron de président a fait à ses dépens alors que toute la Caraïbe assistait, en direct et en premières loges, à l’inanité des actes, le ridicule sans fin et la vulgarité criante de notre chanteur-président.

Le plus triste dans tout cela, c’est que, in fine, c’est le peuple haïtien – qui rit de bon cœur à ces pitreries – qui se fait filouter. La blague du président qui confirme le rôle de pitre de son Ministre de la Communication – mentir, tout le temps, avec aplomb – est en fait une blague à nos dépens. Quand nous nous moquons et rions de la déculottée du ministre, le Président, lui, rit de nous. Depuis le temps qu’il se moque, sans conséquences réelles, pourquoi s’en priverait-il? Qu’il insulte nos sœurs, qu’il insulte nos mères, qu’il insulte nos journalistes, qu’il insulte les représentants de nos institutions, qu’il insulte notre pays ou qu’il insulte notre intelligence, il arrive toujours à s’en sortir par une pirouette; confiant dans la promptitude de ces ministres pitres à nous distraire du scandale du jour.

Malheureusement, le Président Martelly n’est pas un pionnier. Les anecdotes sur des ministres – et premier-ministres – pitres, ceux qui se font rouer au Palais, ceux qui se font gifler devant public, ceux qui se voient contraints de partager les charmes de leurs femmes, voire de partager les leurs … sont nombreux et coutumiers des dernières administrations. Haïti, elle-même, n’a pas l’exclusivité de ces intrigues de cour. On se souvient encore d’Omar Bongo Ondimba et de son bureau truffé de caméras pour enregistrer ceux qui venaient, généralement en connaissance de cause, se faire remplir le sac (d’argent). Il y a aussi Vladimir Poutine, démiurge, informant un de ses oligarques – qui, système clanique oblige, lui doivent leur statut – que son usine rouvrirait, avec ou sans lui ; Robert Mugabe demandant à Webster Shamu, l’équivalent de notre Ministre de la communication, de sortir de la table des officiels pour aller s’asseoir avec les civils ou encore, dans un registre moins subtil, la gifle en directe administrée par Miroslav Macek, ancien vice-président du parti démocratique civique, au ministre de la santé tchèque, David Rath.

Il est toutefois une leçon à tirer de tout ceci. Ne pas plaindre ces ministres. Si vous voulez mon avis, ils l’ont cherché. Ne pas en rire non plus. Ils sont des pitres. Ce serait les aider à accomplir leur mission. Il vaut mieux se concentrer à tirer le voile. Ne plus se laisser prendre à ces jeux grossiers destinés à nous distraire de la réalité. Exiger des résultats et ne plus accepter d’être bernés par des charlatans si pauvres escamoteurs qu’ils ont besoin de s’entourer d’autant d’idiots de service. C’est le prix à payer pour que l’on – les pitres, les charlatans et ceux qui tirent leurs ficelles – respecte finalement notre intelligence. Notre liberté et notre souveraineté de peuple l’exigent.

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10 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Darline dit :

    Chère Madame,

    Je cherche un moyen d’évaluer le nombre de personnes qui meurent de tristesse tous les jours chez nous parce qu’elles doivent regarder droit dans les yeux la déchéance qui s’expose, qui s’exporte, qui se glorifie de sa déchéance. (Je devrais peut-être m’adresser aux magiciens du CEP).
    M. Duval vous demandait dernièrement si toute la classe politique de ce pays qui a participé aux élections du 9 août doit être considérée comme folle, j’ai pensé que cette question révélait une grave méconnaissance de la complexité de la folie, tant se veut simple la situation haïtienne. Tant d’autres qualificatifs me sont venus à l’esprit dont les déclinaisons du mot « pitrerie » dont vous faites aujourd’hui le sujet de vos réflexions. Graham Greene a écrit un texte dont on devrait exiger la lecture de tous les aspirants dirigeants de la chose publique en Haïti « Les Comédiens ». On n’a pas à réinventer la roue.

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    1. 3sh@ dit :

      Brava signora! On n’aurait pu mieux dire. S’il est vrai que la situation se révèle d’une navrante simplicité, je continue pourtant de chercher des raisons d’espérer. Peut-être que quelques contingents de psychiatres en lieu et place des soldats de la Minustah nous aiderait.

      PS : Merci d’avoir signalé l’excellent Graham Greene aux lecteurs que j’invite tous d’ailleurs à lire Les Comédiens, même s’ils n’ont pas d’aspiration politique.

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