Si vous avez été sur X (Twitter) ces dernières semaines, vous n’avez pas pu rater l’effervescence occasionnée par la présence de la Kényane Lupita Nyong’o au casting, où elle joue les rôles d’Hélène, la plus belle femme du monde, et de sa sœur Clytemnestre. Et comment auriez-vous pu ? Le patron de Twitter, le Sud-Africain Elon Musk, s’est lui-même mis de la partie, accusant l’Américain Christopher Nolan de wokisme intéressé, motivé par un hypothétique désir d’Oscars, alors que le réalisateur en a déjà deux.

L’internationale fachosphère est furax. L’idée que la Grèce, berceau de la civilisation européenne, ait pu dépêcher un millier de bateaux de guerre pour récupérer une Négresse les indispose. Des comparaisons se multiplient entre le casting de La Guerre de Troie (2004), où Hélène était jouée par Diane Kruger, Allemande et blonde, et celui de L’Odyssée de Nolan.

Kruger (Troie, 2004), Nyong’o (image altérée, 12 Years A  Slave, 2013}

Des Grecs, amusés, se sont mis de la partie pour rappeler que, contrairement aux Africains (l’Éthiopie (Livre I) était, pour les Grecs de l’Antiquité, un terme global pour définir l’Afrique noire, ou plutôt ce qu’ils en savaient), l’Allemagne et l’ensemble des pays nordiques n’apparaissent nulle part dans le poème d’Homère, qui se déroule autour de la Méditerranée, et que, par conséquent, une Kényane y est plus plausible qu’une Allemande — si tant est qu’on oublie qu’il s’agit d’une histoire épique, d’une fable, d’un mythe — et d’autres mots pour rappeler que ces personnages n’ont jamais existé.

Dans le monde homérique, les Cimmériens (futurs Turcs, Livre XI) au nord et les Éthiopiens au sud établissent les limites de l’univers connu. L’Afrique (actuel Maghreb) et l’Asie (surtout le Proche-Orient) achèvent de délimiter ce monde, dont la Grèce est évidemment le centre. Les cultures allemandes et nordiques y sont complètement inconnues, ce qui ne plaît pas à ceux qui ont fait de deux civilisations méditerranéennes — la Grèce et Rome — le fondement de leur identité raciale (et raciste)

Mais revenons aux Éthiopiens de l’Odyssée. Il s’agit d’un peuple mythique, idéalisé et béni des dieux. Protégé par Poséidon, ce peuple amumones (sans blâme) voit souvent les dieux s’y rendre pour prendre part à de divins banquets faits d’hécatombes de bœufs et d’agneaux sacrifiés. Du reste, si au début du poème (Livre I, vers 22–26), les dieux ont pu se réunir sur l’Olympe pour décider d’aider Ulysse à rentrer chez lui, c’est uniquement parce que Poséidon était en Éthiopie à profiter d’un banquet de sacrifices. Sans Éthiopie, pas d’Odyssée. Sans Odyssée, pas de ξανθός* Hélène de Troie.

Peut-être pourrions-nous même inclure ici Memnon, roi d’Éthiopie, fils de l’Aube (Éos) et homme d’une grande beauté, tué en duel par Achille. Mais son poème épique, Aethiopis, faisant suite à l’Iliade, est à jamais perdu. Pire, cela risquerait de nous entraîner dans la seconde colère de la fachosphère contre le film de Nolan : le fait que le rôle d’Achille soit joué non pas par Brad Pitt comme en 2004, mais par Elliot Page, homme transgenre.

Certes, je vous vois vous apprêter à objecter Achille réussissant à se dissimuler parmi les femmes pour éviter sa capture par l’ennemi comme témoignant de la possibilité qu’il y ait eu chez le grand héros grec une part de féminité. Mais ils s’en fichent, cher·e lecteur·rice ! La fachosphère s’en fiche.

L’Odyssée est une histoire de Blancs, à jouer par des Blancs, généralement anglo-saxons. Le fait que le monde grec antique n’incluait guère de Saxons, et encore moins d’Angles, ne change rien à l’affaire.


ξανθός (lumineuse) est utilisée pour justifier une Hélène blonde mais c’est un terme qui se traduit par doré, fauve, brillant tout comme par blond. Nous savons uniquement de l’Hélène d’Homère qu’elle est j’en femme belle, intelligente, avec un charisme et un aura quasi divin. Le barde, ou plutôt l’aède, n’en donne aucune description physique. Hélène ressemble à la plus belle femme du monde quelle qu’elle soit pour vous.

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