Le Messie ne viendra pas ou Des dangers de l’impatience intellectuelle

L’aventure La loi de ma bouche a débuté par un coup de gueule. Un cri d’une citoyenne excédée se révoltant contre l’insidieuse idée que ceux d’entre nous qui ont boudé ce qui s’est passé le 9 août 2015 auraient, par le fait même, abandonné leur droit à faire entendre leur voix dans l’espace public. Depuis, j’ai continué, avec mes lecteurs, à parler de ce qui m’excède. De ce qui nous excède. Un d’entre eux m’a laissé ce charmant message que je retranscris ici :

N’étant point doué autant que vous l’êtes pour transcrire la loi de mon esprit et celle de ma bouche à celle de mes doigts, je remercie le ciel que vous soyez le digne porte-étendard de tous ceux qui font face au mur de la page blanche quand ils souhaitent parler « Citoyen » …

Notre Haïti a tant besoin que nous remettions en question son quotidien, le nôtre !

C’est d’abord pour ces âmes sœurs citoyennes que je continue de maintenir le blog. Pour écrire tout haut, « de manière étayée et articulée, ce qu’ils pensent tout bas ». Pour offrir un espace aux « gens qui pensent encore dans ce pays ». Pour proposer « le sérum anti-hypocrisie » dont ils ont besoin pour faire face au quotidien … Avec la Loi de ma bouche, j’essaie – avec quelque succès – de lancer des débats citoyens autour de ce qui nous frustre dans la gestion et l’organisation de la cité haïtienne. Autant que possible, je fournis les faits bruts et mon appréciation personnelle de ceux-ci. Mes lecteurs, dont la sagacité continue, de jour en jour, de m’étonner, se charge(ro)nt du reste.

Il y a aussi parmi mes lecteurs ceux qui attendent de moi des solutions, claires et susceptibles d’être immédiatement mises en œuvre, aux problèmes que je soulève. Soit. Vous avez raison, me disent-ils, mais que proposez-vous ? Vous décrivez les problèmes mais n’offrez aucune solution. Si je comprends cette quête de solutions – et la partage – je crains que de telles demandes ne soient guère bien raisonnables à mon égard. J’ai beau être une Haïtienne du pays et aimer mon pays jusqu’aux os, je n’ai pas toutes les réponses.

Ceci est, en fait, une excellente chose. Une seule personne avec toutes les réponses, c’est la définition classique du Dictateur – ou du Messie, mais nous y reviendrons. Je souhaiterais toutefois signaler deux choses. La première est que – ainsi que je l’ai expliqué à un autre lecteur – il n’est pas nécessaire d’offrir des solutions pour pouvoir émettre des critiques. La critique à elle seule, lorsqu’elle est bien présentée, est une contribution valide. La seconde est que dans mes différents billets, dans chacun de mes billets, j’offre déjà des pistes de solution.

Dans Au Rédacteur en Chef du Nouvelliste, je plaide pour le rapatriement de notre processus électoral. Vous n’avez pas voté dimanche dernier ? Excellent ! milite en faveur d’un marché politique qui n’est plus faussé. Qui nous tape sur les doigts aujourd’hui ? Edition Carifesta invite à repenser nos priorités et à abandonner le mode de gouvernement au nom du peuple pour un gouvernement par le peuple, pour le peuple. Dans Et Cité Soleil brûle, j’encourage à réfléchir au destin commun qui nous unit sur cette terre. Ces ministres qui font le pitre met à nu un système où nos gouvernants-charlatans maintiennent autour d’eux des laquais dont le seul but est de nous distraire de la réalité et insiste sur la nécessité de ne pas se laisser prendre au jeu. Mon tout dernier article – qui a valu à ce blog un Top Post sur WordPress – propose de changer Haïti dans la réalité plutôt qu’à coup de Photoshop. Mais revenons au premier point.

Dès le premier article, La loi de ma bouche, a pris le parti de présenter des faits objectifs à l’appréciation de ses lecteurs. L’approche privilégiée est celle du débat d’idées et non de la mise en scène des personnalités. À quelques reprises certains se sont même plaints du fait que mes billets n’étaient pas signés – ils le sont mais discrètement – ou peinent à savoir si je suis un homme ou une femme – je suis un être humain, haïtien, de sexe féminin. Ces signes distinctifs ont toutefois peu d’importance. Ce qui devrait compter ce sont les idées que j’émets sur ce blog et les débats qu’ils occasionnent. Aussi, ai-je fait sciemment le choix d’éviter toute attaque ad hominem – et d’ignorer celles faites contre ma personne – pour donner la priorité aux idées exprimées.

La loi de ma bouche se veut donc une arène où les idées peuvent librement circuler et s’affronter, dans le respect les uns des autres. Un espace public rhétorique où s’exercent et où se discutent les principes démocratiques de notre République. Un lieu de discussions où les contributions sous forme de commentaires et/ou d’articles sont bienvenues pourvu qu’elles respectent les règles précédemment établies. La loi de ma bouche n’est pas toutefois un laboratoire d’idées (think tank) où des experts offrent des solutions toutes faites à tous les maux d’Haïti. Elle participe plutôt de l’installation d’une culture démocratique réelle en Haïti où nous pouvons, ensemble, décider de l’orientation à donner à notre pays.

Le débat est un outil de la démocratie. De l’Agora d’Athènes à Internet, en passant par la République des Lettres, le débat a permis aux hommes de dépasser le simple dialogue pour quelque chose de plus ambitieux : la confrontation de points de vue divergents. L’art du débat réside ainsi dans la capacité à définir un sujet et en préciser les limites tout en faisant clairement la différence entre ce qui relève du fait avéré et ce qui relève de l’opinion. Il ne s’agit donc pas tant de persuader que d’éduquer par la confrontation des idées. À Athènes, l’art oratoire répondait au souci d’éduquer les citoyens et de les habituer à la pluralité des opinions. La pratique des débats avait alors vocation à préserver la démocratie, des citoyens ne pouvant plus porter un jugement de valeur sur les institutions, les coutumes et les mœurs de la cité étant considérés comme hautement préjudiciables à la survie de la démocratie.

Dans sa « Théorie de la justice », LE théoricien de la justice globale, John Rawls, fait du débat le « concept fondamental d’une démocratie fondée sur la délibération » . La démocratie ne saurait donc se limiter aux élections qui ne sont, tout au plus, pour reprendre Amartya Sen dans La démocratie des autres, qu’un moyen de rendre les discussions publiques plus efficaces. Le théoricien des capabilités (et prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel 1998) souligne le rôle fondamental du débat dans la démocratie.

« La valeur du débat public s’applique aussi à la réflexion sur la démocratie même … La discussion publique de [ses] carences est non seulement un moyen efficace d’y remédier, mais c’est aussi exactement la façon dont la démocratie, selon le mode du débat, est censée fonctionner… Les défauts de la démocratie exigent plus de démocratie, et non pas moins. »

Il est sain de questionner tous les faits sociaux – quels qu’ils soient. Le dogmatisme n’a pas sa place en démocratie. Même – surtout – s’il venait de ce blog. Vouloir que je vous offre toutes les réponses à chaque critique que je produis accuse une impatience intellectuelle – voire une paresse intellectuelle – qui peut rapidement devenir dangereuse.

Je ne suis pas le Messie. De toute façon, la rumeur veut qu’ils aient la fâcheuse manie de se faire crucifier. Et vous connaissez mon aversion pour toute forme de torture sur ma personne. Aussi crains-je de ne point avoir le profil de l’emploi. En fait, personne ne l’a. Personne ne viendra nous sauver. Il nous faudra nous sauver nous-mêmes. Ensemble.

Il n’y aura pas de Messie. Ne l’attendez pas. Il n’existe pas.

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