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Un hashtag révélateur

Le troisième billet de notre désormais série sur le tweet de Ti Djo vous arrive courtoisie d’un de ses défenseurs qui, en quelques minutes, a laissé une demi-douzaine de commentaires sur la page Facebook de ce blogue pour défendre son idole. Un de ses commentaires m’a permis enfin de comprendre ce hashtag curieux qui accompagnait le tweet de Monsieur Zenny.

Jusqu’ici, je pensais qu’il s’agissait d’une coquille. Ce doit être la fille de chez les sœurs chez moi. Je n’avais pas compris le mot-dièse accompagnant la « blague » avant que cet internaute ne me l’explique, par inadvertance. Mais bon, j’aurais dû m’en douter. Quand on accuse les pauvres, les femmes ne sont jamais loin.

Je vous reprends ici le commentaire dans toute sa splendeur:

Grenn pwoblem m gen ak tweet la se hashtag la. Atis la pa balanse bagay yo. Se pa selman fi yo ki dwe tepe pa yo, gason yo dwe fe « vasectomie. » Nan fen tweet la li vin sanble yon atak kont fanm,pandan ke m pa kwe se sa k entasyon orijinel la. Men apresa atis la BYEN PASE.

Ainsi donc, pour TiDjo, cette pléthore de ti vòlè produite par les malere le seraient par des femmes qui n’ont pas pensé à mettre un sparadrap sur leur vagin ? Mais, c’est quoi au juste, le problème de ces chanteurs populaires de compas avec les femmes? Quand ce n’est pas l’ancien président-chanteur rose qui s’en prend à nous, c’est un parent d’un ancien Sénateur rose (et avide supporteur du parti) qui s’en charge ?

S’il fallait créer la bande-son de ma vie, la voix de Joseph Zenny s’y retrouverait certainement. Konpa Kreyòl a joué à ma graduation. J’ai chanté à tue-tête « Viens chez moi ». Pourtant, confession pénible, je n’ai jamais été une grande fan de compas. Sur ce point, je fais, je le sais, une terrible haïtienne du pays, mais peut-être que cela vaut mieux. Je ne suis pas déçue de Ti Djo. Du reste, après Konpa Kreyòl, je n’avais plus aucun intérêt pour son art. Je pourrais, naturellement, être déçue de l’être humain. Mais un homme misogyne, c’est un peu comme un politicien menteur, on en est dégouté mais pas surpris.

Monsieur Zenny ne serait pas le premier à blâmer les femmes pauvres de continuer à remplir la terre de ti malere parce qu’elles n’ont pas la décence de fermer leurs jambes. On se rappelle de la sortie du président français, Emmanuel Macron, en début de mandat, le 8 juillet dernier, sur le problème « civilisationnel » majeur des « 7 à 8 enfants » des femmes africaines. L’homme En marche reprenait un discours colonial faisant des femmes les responsables du sous-développement. Un discours qui a conduit à des avortements et stérilisations forcés de malèrèz, de l’île du Docteur Moreau à la Réunion au Pérou de Fujimori. La réalité, comme c’est souvent le cas, misogynie oblige, est toute autre. C’est la pauvreté qui cause la surpopulation et non le contraire.

Les chiffres le montrent. Plus les femmes sont instruites et indépendantes, moins elles ont d’enfant. C’est logique. L’accouchement n’a rien d’une partie de plaisir. Pour ceux qui n’en ont pas encore fait l’expérience, voici une animation qui peut vous aider à comprendre le traumatisme que représente la grossesse pour le corps de la femme.

Visualisez donc : la production accélérée d’hormones, le taux d’oestrogène augmentant mille fois, le cœur qui pompe plus fort, le fœtus qui bouge jusqu’à 30 fois par heure, les envies et dégoûts alimentaires, l’utérus qui grandit à vitesse grand V, les organes compressés, les muscles et articulations qui se relâchent. Puis arrive l’accouchement. L’utérus qui se contracte, le col qui s’élargit, le « travail » qui dure des heures… jusqu’à ce qu’enfin arrive la délivrance. Mais ce n’est pas fini. Les hormones déclenchent des douleurs post-partum alors qu’un petit être est là qui a besoin de nous.

Pour une femme pauvre, la situation est d’autant plus difficile qu’elle est souvent seule et/ou sans soutien. Elle ne va donc pas expressément se soumettre à un tel processus indéfiniment parce qu’elle refuse de fermer ses jambes. Souvent d’ailleurs, ses jambes, on les lui ouvre de force, avant de lui interdire le recours à l’avortement. Après, les Ti Djo de ce monde l’accuseront de n’y contribuer que des délinquants. C’est dans l’ordre des choses.

Pourtant, si l’on voulait vraiment, limiter les naissances, la solution serait simple : laisser les femmes avoir le choix. Arrêter de vouloir nous contrôler, nous et notre pouvoir exclusif de donner la vie. D’après le rapport Voice and Agency: Empowering Women and Girls for Shared Prosperity (2014)

La proportion de femmes dans le monde qui sont mariées alors qu’elles ne sont encore que des enfants, n’ont aucune maîtrise sur les ressources du ménage et admettent les violences conjugales atteint environ 65 % chez celles qui ont fréquenté, au mieux, l’école primaire, contre 5 % chez les femmes ayant achevé un cursus d’enseignement secondaire.

[…]

[D]ans 18 des 20 pays affichant la plus forte prévalence de mariages d’enfants, ce type d’union concernait jusqu’à six fois plus les filles non instruites que celles ayant fait des études secondaires. Parallèlement, dans les pays en développement, près d’une jeune fille sur cinq tombe enceinte avant l’âge de 18 ans ; or, dans le monde en développement, la majorité des décès de jeunes filles entre 15 et 19 ans sont liés à la grossesse : c’est la cause de près de 70 000 morts chaque année.

Dans sa célèbre conférence sur « les religions et les bébés » , le très érudit et très regretté professeur Hans Rosling identifie 4 facteurs clés de la réduction du taux de naissance:

En résumé, voici les 4 facteurs : Les enfants doivent survivre, ils ne doivent pas être nécessaires pour le travail, les femmes doivent avoir une éducation et travailler, le planning familial doit être accessible.

La solution à la « surpopulation » ne serait donc pas, qui l’eut crû, le sparadrap sur le vagin mais les droits défendus de tout temps par le féminisme. Remarquez que, là aussi, c’est logique. Il est plus aisé de développer un pays avec la totalité de ses citoyens qu’avec une moitié occupée à opprimer l’autre.


Addendum : Une lectrice vient de me signaler que le hashtag fait plutôt référence au pénis (kòk ou) qu’au vagin (koko u). La chose est possible mais le billet tient parce qu’il s’agit d’une conception commune qui a été reprise par plusieurs de ses défenseurs et qu’il importe de démontrer qu’elle ne tient pas scientifiquement. Je ne connais pas Ti Djo. Je ne connais pas le fonds de sa pensée. S’il explique que ce qu’il voulait dire c’était kòk, le problème soulevé par les deux premiers billets reste entier mais, au moins, j’enlèverai l’accusation de misogynie contre lui. Pour l’instant, il a bloqué le compte du blogue sur Twitter.

 

Cet article est également disponible en : Créole

(2 commentaires)

  1. « Parent d’un ancien sénateur rose » Pourquoi il faut tout politiser dans ce pays? Le type a pris une position personnelle et il a fallu que vous fassiez ce raprochement familial et politique à des fins inavouées et inavouables n’ayant aucun rapport.
    C’est votre premier billet que j’ai pas pris la peine de terminer de lire. Attaquez-vous à l’homme mais pas à sa famille ni à son clan politique puisqu’il n’a pas « twitté » en leur nom.

    1. Vous m’en voyez navrée.
      Je signale des parallèles. Les roses, dont Ti Djo qui s’est déclaré pour eux, à plusieurs reprises, ont un record terrible en matière de respect des femmes, je le signale. J’ai aussi fait remarquer que c’était un chanteur de compas populaire et pourtant vous ne m’accusez pas de mettre en musique tout dans ce pays.
      Demandez-vous plutôt pourquoi cette formulation vous dérange.

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