Ayiti pa w la diferan? #ShameOnYou!

Maintenant que nous tournons la page Carifesta, je prends un petit temps pour répondre à ceux qui ont réagi – manifestement sans les lire – à mes deux articles sur Cité Soleil et le Festival des Arts de la Caraïbe, pour m’accuser de faire une fixation sur les mauvaises images d’Haïti et de ne pas me fendre d’un #selapouwla ou d’un #experienceit pour contrer la mauvaise propagande de la presse internationale. Il appert que la toute dernière mode serait – comme l’a souligné un lecteur – de réagir à toute remarque peu flatteuse sur Haïti en y opposant son Haïti à soi.

Désormais, nous aurions chacun notre Haïti à nous et l’Haïti qui a droit de cité sur les réseaux sociaux n’est pas celle de la faim (56% d’entre nous), des logements précaires (72% d’entre nous), de l’insalubrité urbaine … de la misère crasse et abjecte. L’Haïti qui a droit de cité sur les réseaux sociaux n’est pas celle de ces 2,500,000 Haïtiens vivant dans l’extrême pauvreté, de ces 500 000 Haïtiens menacés chaque année par les catastrophes naturelles, de ces 100 000 enfants de moins de 5 ans souffrant de malnutrition aiguë …

À cette triste Haïti que, dans son incomparable méchanceté, la presse internationale s’obstinerait à présenter, nous opposerions l’Haïti des urbains branchés, ayant accès à l’électricité (28%) et à Internet (10%) dans un logement équipé d’une douche ou d’une baignoire (7,6%), d’un WC (6,7%) et d’un robinet à l’intérieur (4,7%). Nous lui opposerons donc l’Haïti des séjours en hôtel de plage (à 120 dollars la nuit, soit 1/6 du PIB par habitant), du tourisme local en grosses cylindrées, de Carifesta, du Dîner en Blanc … parce que celle-ci est plus belle et donc plus vraie.

Notre devoir de citoyen est désormais de poster sur Instagram, Facebook et Twitter de belles photos d’Haïti parce que nous voulons que Google nous cache cette photo de Cité Soleil que nous ne saurions voir. Même si Cité Soleil est bien là. Tous les jours. À nous narguer par sa laideur indécente.

Nous ne voulons pas non plus voir les images de nos rues remplies de fatras ou des enfants qui y cherchent leur subsistance. Nous n’en pouvons plus de voir les disgracieuses images des rapatriés qui nous arrivent de la République Dominicaine. Ils sont trop réels et gâchent le paysage. Ils obstruent l’objectif de ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui se découvrent des talents de photographes. Ces jeunes qui mitraillent Haïti, jour et nuit, à la recherche du cliché vendeur.

C’est évidemment là une chance inespérée de voir notre pays selon une perspective qui est nôtre. Malheureusement, pour la plupart, nos jeunes photographes sont influencés par le #experienceIt et le devoir de présenter une image aseptisée d’Haïti. L’émotion et l’art en prennent un coup et c’est dommage. Haïti, Perle des Antilles, a des exigences esthétiques que l’impertinente réalité risque de compromettre. Il vaut donc mieux l’escamoter.

Ce désir de retour aux splendeurs d’antan m’inquiète à deux niveaux. Le premier est qu’il a des allures fascistes qui rappellent la dictature des Duvalier, au temps des Comédiens, à l’époque où nous recevions beaucoup de touristes partis vers le Sud, comme on s’en va au zoo, pour admirer la faune locale, de loin et dans son confort, sans se soucier de leurs conditions de vie puisqu’ils ne sont guère plus qu’une partie du décor. Le second tient au côté néo-colonialiste de la chose puisque la beauté que nous devons montrer doit correspondre à un schème esthétique occidental et notre culture n’est valide que sous son aspect exotico-ethnique.

Tout ceci n’a, bien sûr, rien d’étonnant puisqu’enfin, la Perle des Antilles n’a jamais existé que pour un petit groupe, une petite minorité zwit – pour utiliser une formule bien connue – de grands propriétaires, de hauts gradés de l’armée, de capitaines d’industrie, d’importateurs … À côté, a toujours existé la masse défavorisée des esclaves, des simples civils, des ouvriers, des prolétaires … généralement le même groupe qu’aujourd’hui nous ne nous voulons pas #experience même s’ils sont bien là.

Il y a du bon à vouloir montrer Haïti sous un meilleur jour. Notre pays est riche en histoires et en culture. Nous avons plus à offrir au monde que des catastrophes naturelles et des catastrophes politiques. Ce n’est pas toutefois en cachant la criante réalité que nous y arriverons. À titre d’exemple, la méthode Rudy Giuliani pour « nettoyer » les rues de New York de ses habitants sans domicile fixe en les poussant hors de la ville, n’a pas eu – et c’était prévisible – les résultats escomptés. De même, ignorer les laideurs qui salissent l’image d’Haïti ne la rendra pas plus belle. Il est temps de comprendre, comme le résume si bien le beau et touchant documentaire Time out of Mind de Richard Gere, que la misère n’est pas affreuse parce qu’elle enlaidit nos rues mais parce qu’elle enlaidit des vies. Ce n’est donc pas l’évidence de l’existence de laideurs dans notre pays qui doit nous outrager mais plutôt que des gens soient réduits à vivre de cette manière.

Votre Haïti est différente de la leur ? En quoi y a-t-il là matière à être fier ? Que célébrez-vous au juste ? Le fait d’avoir eu plus de chance que 80% de la population ? Le fait d’être né dans une famille de la classe moyenne, qu’elle soit moyenne à vocation bourgeoise, moyenne moyenne, ou moyenne à vocation prolétaire? De quoi vous réjouissez-vous ? De ne pas avoir, par un simple hasard de naissance,  à supporter la crasse, jour et nuit? Dans un pays où l’ascenseur social est en panne et où la majorité de nos compatriotes est réduite à « brasser la rue », qu’y a-t-il de si moral à poster sur Instagram la photo de votre dernier repas dans un restaurant hors de prix ? De quel droit osez-vous en faire une simple affaire d’opinion et d’appréciation ? D’établir une fausse équivalence entre votre « Perle des Antilles » et leur « Misère des Antilles » ? D’où vient cette (absence de) conscience qui vous permet d’accuser ceux qui décrivent et décrient la réalité de contribuer à ternir l’image du pays le plus pauvre et du seul Pays Moins Avancé de l’Amérique ?

Votre Haïti est différente? Soit. Faites-en la promotion tant que vous voudrez. Ne vous avisez pas, toutefois, de m’empêcher de parler de ces deux petites filles qui m’ont offert une clé dorée. Ne vous avisez pas de m’interdire de parler de mes compatriotes qui ont faim alors que vous faites la Festa. Mon Haïti est celle de tous les Haïtiens, ceux que vous voulez ignorer, ceux à qui vous voulez ressembler et qui vous méprisent, ceux qui travaillent à la changer et ceux, comme vous, qui la veulent différente en photo. Moi, aussi, je la veux différente … mais dans la réalité et pour tous.


PS : La première partie du titre de cet article est similaire à un texte du jeune rappeur Baky Popilè qui, contrairement à l’usage qu’on en fait ces derniers jours sur les réseaux sociaux, invite à travailler ensemble pour changer l’image d’Haïti. Ce billet ne le cible donc en aucune façon.

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