Bonjour,

Comment allez-vous par ce beau dimanche matin ?

Si vous êtes comme 99% des Haïtiens – la statistique nous vient du Nouvelliste et, en attendant que la formule magique proposée ici, il y a deux jours, arrive aux concernés, nous l’utiliserons – dimanche dernier, vous n’avez pas été voter. Vous n’avez pas fermé les yeux pour boire l’eau qui pue. Bravo ! Vous êtes de véritables patriotes. Non, ce n’est pas du sarcasme – enfin pas que. C’est d’un ridicule suprême de décider du patriotisme de quelqu’un à partir d’un seul acte, fusse-t-il Patriot. Mais nous y reviendrons. L’essentiel ici est que, même sans le savoir, vous avez fait, il y a huit jours, par un beau dimanche comme celui-ci, œuvre qui vaille pour la Patrie. Applaudissez-vous. Nous vous attendrons.

Bien. Maintenant discutons de votre (non-)acte. Vous n’étiez pas dans les bureaux de vote dimanche dernier. Peu importe la raison pour laquelle vous n’avez pas été. Vous nous avez rendu un fier service à tous. Vous avez contribué à décrédibiliser encore plus ces grandes messes que l’on nous impose, selon une logique dépassant l’entendement, pour renouveler, « démocratiquement » et sans se soucier de notre accord, le personnel politique ayant reçu l’aval de plus grand que nous. Belle démocratie que ce régime grotesque que l’on impose à tout un peuple et qu’on lui interdit de rejeter … au nom de la démocratie. C’est que voyez-vous, l’on pourrait être tenté, en se référant à l’étymologie et l’histoire du mot, d’en déduire que le demos (peuple) avait son mot à dire à propos de ce kratein (pouvoir) qu’on lui im(pro)pose ? L’on aurait tort. Apparemment, oser questionner ce kratein fait perdre au demos le droit de participer aux affaires de la cité. C’est à y perdre son latin ou, plutôt, son grec. Ajoutons le français tant qu’on y est puisque de toute façon, l’illogisme triomphe en maître dans ce raisonnement.

Le Recteur de l’université Quisqueya, le Professeur Jacky Lumarque, mathématicien égaré dans cette mer d’illogisme, nous a, fort heureusement, donné un concept pour circonscrire la situation : l’effondrement de la pensée et de la logique. Candidat injustement écarté des élections présidentielles pour une question de décharge dont il a été maintes fois fait la preuve qu’il n’a pas besoin, il a, pendant une semaine, tenté, avec un certain succès, de nous faire comprendre l’absurdité des décisions de ce Conseil Électoral Provisoire à qui l’on a confié l’organisation des « historiques premières élections post-post-séisme ». Malheureusement, les séquelles de ce goudougoudou de la logique sont telles que la réaction de plusieurs fut de conclure que, s’il est vrai que le Professeur a raison, il devrait tout de même accepter la décision du CEP et se représenter la prochaine fois quand de l’eau aura coulé sous les ponts. À quoi bon s’accrocher ?

C’est, possiblement, la même question que certains d’entre vous se sont posés dimanche dernier. À quoi bon s’accrocher à faire quelque chose de cette démocratie pour laquelle nous nous sommes battus en 1986 et que l’on nous a sitôt reprise ? C’est une bonne question même si elle n’est pas la meilleure. Un lecteur a signalé ce commentaire laissé sur la page Facebook du Nouvelliste par Jiji Barreau quant à la raison pour laquelle les électeurs sont restés chez eux, citant Frantz Duval lui-même pour répondre à la question qu’il a posé dans son désormais célèbre éditorial :

Les électeurs ne sont pas allés voter parce qu’ils ont simplement lu le rédacteur en chef de Le Nouvelliste Haiti qui avait raison sur toute la ligne dans cet éditorial daté du 13 mars 2015…

Effectivement, les électeurs ont compris leur jeu.

« La politique en Haïti est de moins en moins une affaire de convictions, d’idées, d’idéologies, de programmes, de partis politiques. Nous faisons des coups, donnons des coups bas et naviguons à vue. Les électeurs le savent, s’en désolent… » Frantz Duval

Les électeurs n’ont-ils pas simplement exprimé leur désolation face à cette farce électorale du 9 août 2015? Peut-on le leur reprocher?

http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/142485/Elections-en-Haiti-association-de-mauvais-joueurs-de-mauvais-perdants-et-de-mauvais-arbitres

La question est pertinente mais je crois que ce taux record d’abstention a des racines bien plus profondes. Je crois qu’au-delà d’un carton rouge à la classe politique, c’est au régime « démocratique » haïtien tout entier que le demos signifie son vote de censure. À ce régime qui n’a de démocratique que le nom, où les votes blancs sont comptabilisés et redistribués aux candidats selon une logique mystérieuse, le peuple haïtien signifie son refus de continuer à être le dindon de la farce, le mouton qui accepte gaiement de se faire tondre en plein hiver par des forces agissant sous couvert de mystère. Il ne voit pas l’intérêt de participer à la mascarade puisqu’on lui im(pro)posera quelqu’un de toute façon.

La meilleure question en devient « pourquoi légitimer un processus « démocratique » fondé sur un mépris total de la volonté du peuple ? » . Pourquoi accepter de jouer le jeu quand nous savons pertinemment que les dés sont pipés – et pas en notre faveur ? Pourquoi cautionner ce que nous savons tous être une arnaque ? Quand le marché politique est faussé, l’offre n’a plus d’importance. Cette « association de mauvais joueurs et de mauvais perdants » passe au second plan puisqu’au final, une fois que nous aurons payé (avec notre vote), le marchand décidera de ce que nous aurons acheté. Dans la vie réelle, cela s’appelle une arnaque. Dans le discours des donneurs de leçon, cela s’appelle faire son devoir citoyen.