Démocratisons notre démocratie

Faisons un truc fou. Un truc de malade. Un truc dingue. Invitons le demos à notre démocratie. Nous avons déjà tout essayé. Cela ne peut faire de mal. D’accord, nous sommes nombreux à croire :

  • avec Socrate – et ce cher Aristophane – que le demos est un animal instable et aveugle;
  • avec Platon qu’il n’est pas « sage » – lire instruit – et donc incapable de gouverner;
  • avec Flaubert qu’il est un éternel mineur;
  • avec Hugo, qu’il est un âne qui se cabre;
  • avec Voltaire qu’il est la canaille.

Les penseurs qui s’accordent pour parler mal du peuple sont aussi illustres qu’érudits; ils ont peut-être quelque raison. Mais, je le répète, nous avons déjà tout essayé. Surtout en gouvernements monocratiques (colonie esclavagiste, empire mimétique, royaumes adynastiques, républiques autoritaires). Un peu de délibération ne peut pas faire de mal. Mieux, il est dans notre intérêt bien compris que le demos se saisisse de sa démocratie. Sinon, nous risquons de tomber dans l’ochlocratie. Et là, les choses seront infiniment plus compliquées.

Terme tombé en désuétude, l’ochlocratie désigne un régime politique où la foule dicte et impose sa volonté. Quelques exemples incluent des manifestations de liesse établissant le pourcentage de votes obtenus au premier tour à 67%, des bains de piscine capables de changer le décompte des voix et de réattribuer des votes blancs, des démonstrations musclées de machettes et autres instruments contraignants pouvant changer le classement d’un candidat pour qu’il soit admis au second tour.

Dérivée du latin ochlocratia, lui-même emprunté du grec okhlocratía (okhlos, « foule »  et kratos, « pouvoir » ), l’ochlocratie, c’est le gouvernement par (les mouvements de) la foule, la masse aisément manipulable par la démagogie populiste et/ou le populisme démagogique. C’est un gouvernement où la vulgarité le dispute à la médiocrité, caractérisé par l’effondrement des mœurs, des lois et de la logique; pour reprendre une formule que j’ai trouvée particulièrement heureuse l’été dernier.

Dans son anacyclose, Polybe parle de l’ochlocratie comme du pire des régimes politiques, le stade ultime de la dégénérescence du pouvoir, un retour brutal au prépolitique. Rousseau y voit la dégénérescence de la démocratie lorsque la volonté générale est dénaturalisée; lorsque celle-ci n’incarne plus les intérêts de tous, mais les intérêts de certains. Il ne s’agit donc pas – seulement – ici d’une mise en garde contre le pouvoir des plus òklò de nos meilleurs – à noter, en passant, que pour les Grecs, l’okhlos, composé de personnages grossiers, est inférieur au demos. Il s’agit plutôt de ce à quoi ce pouvoir òklò risque de nous mener.

Nous avons déjà fait l’expérience du rouleau compresseur, broyant tout sur son passage y compris ceux qui en ont fait l’éloge comme un certain Daniel Fignolé dont la présidence ne durera, au final, que 17 jours. Bien loin de ce dernier, dans l’espace comme dans le temps, Robespierre, dans une lettre à la Convention nationale, avant qu’il ne soit broyé à son tour par sa révolution, écrivait : “Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple le plus sacré et le plus indispensable des devoirs.” Les deux croyaient avoir compris, avec De Talleyrand, combien “[a]giter le peuple avant de s’en servir [était une] sage maxime ». Les deux ont fini par s’en repentir.

D’Haïti à la France, de l’ex-colonie à l’ex-Métropole, ceux qui pensent se servir du peuple semblent voués à déchanter rapidement. C’est une chance. Une chance qu’il nous faut saisir. D’arrêter les frais. D’arrêter de nous moquer. D’arrêter de sous-estimer… le pouvoir du peuple haïtien. C’est aussi une chance de nous rappeler, avec Thomas Jefferson, que “[le] peuple est le seul sur lequel nous puissions compter pour préserver notre liberté.”

Plus nous acceptons – sous prétexte d’analphabétisme, d’incompatibilité ou autre fausse et condescendante justification – que le peuple haïtien soit mis à l’écart de la démocratie haïtienne, plus nous perdons notre liberté. Notre souveraineté est d’abord celle du peuple. Si nous lui enlevons sa souveraineté, nous perdons celle de l’État. Notre situation actuelle s’explique par notre propension toute fasciste à n’envisager le « peuple souverain » que dans ces sursauts disgracieux où « ces gens » brisent quelques vitres de commerces et quelques vitres de voitures. C’est alors avec un dédain extrême que nous déplorons les actions de ce peuple souverain qui ose toucher à ces biens dont nous nous entendons à lui interdire l’accès.

Les inégalités dans une société sont d’abord politiques. L’égalité politique suppose non seulement un accès égal aux institutions politiques mais surtout de permettre aux citoyens d’entrer dans et de les encourager à participer au système politique. Toutes les autres « égalités », sociales, morales, économiques… en dépendent. Adopter le point de vue de Benjamin Constant selon lequel la liberté moderne consiste à se libérer du souci de la politique pour s’occuper des entreprises commerciales et du plaisir matériel a conduit à un monde où plus de 99% de la population mondiale a perdu la lutte des classes par forfait, pour ne s’être pas présenté. Un monde qui, constamment, favorise les mégariches au détriment de tous les autres. Un monde où le citoyen n’a guère plus le droit que d’être consommateur- y compris du politique.

En 1835 déjà, tout admiratif de la Démocratie en Amérique, Tocqueville s’inquiétait des possibles effets pervers de cette obsession de l’égalité matérielle sur la liberté individuelle. En abandonnant l’espace public aux professionnels et aux experts- ce que décriait déjà, et avec raison, Aristophane, démocrate déçu – nous abandonnons l’instrument le plus puissant que nous ayons à notre disposition pour garantir notre sécurité et notre bonheur: la politique.

C’est par la politique que se décident les règles, les normes et autres formes de régulation du jeu social, de la morale, de l’économie. Laisser les experts et les professionnels s’en charger, c’est priver les citoyens de la capacité d’être les auteurs de leur vie. Il importe donc que le peuple haïtien, le vrai, nous tous et pas juste « ces gens », participe du jeu politique et à l’élaboration de ses règles.

Le grand et controversé dramaturge allemand d’obédience communiste, Bertolt Brecht, proposait, provocateur, de dissoudre le peuple s’il votait contre le gouvernement. En Haïti, nos meilleurs, en émules d’Erostrate, s’y emploient régulièrement. Mais cela n’est évidemment pas possible. On ne dissout pas un peuple… et sa patience a une limite.

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