Les élections du 25 octobre 2015 n’auront pas lieu

Le Président de la République, Son Excellence Michel Joseph Martelly, vient, par une vidéo sur sa page Facebook officielle, de lancer un vibrant appel à la nation : celui de participer aux « élections présidentielles, législatives et municipales » qui seront organisées le 25 octobre 2015. Le peuple haïtien est de nouveau appelé en des comices qui sont tout sauf siennes puisque ce n’est pas sa volonté qui s’y exprime. Il doit toutefois s’y rendre par « devoir civique » envers un État qui ne respecte aucune des obligations de son contrat social avec son peuple mais qui attend qu’il observe et respecte des obligations toujours plus lourdes.

Dans les relations internationales, la responsabilité de protéger (R2P) réaffirme les devoirs de l’État envers sa population. Cette responsabilité particulière, c’est le concept selon lequel les États souverains ont l’obligation de protéger leurs propres citoyens contre des catastrophes évitables, mais en vertu duquel, s’ils refusent ou ne sont pas en mesure de le faire, cette responsabilité incombe à la communauté internationale. Celui-ci a pris une telle importance ces dernières années, notamment depuis la résolution A/RES/60/1 (par. 138 à 140) de l’Assemblée Générale de l’Onu, que certains auteurs, dont Bertrand Badie, y voient une équivalence croissante entre responsabilité (aussi réponse-habilité) et souveraineté, comme pour lier la légitimité du statut de souverain à celui de son respect des engagements contractés à l’égard de son peuple.

Vue ainsi, la responsabilité de protéger permet de résoudre le problème de base du « droit d’intervention humanitaire » – compris comme le droit des États à prendre des mesures coercitives, en particulier militaires, contre un autre État pour y protéger des populations en danger – en opposition avec le principe de la non-ingérence, principe de base du droit international. En conditionnant la souveraineté à la capacité et/ou la volonté de l’État de répondre aux besoins de sa population, la responsabilité de protéger évacue cette contradiction et fournit une justification aux interventions dans les États qui ne peuvent pas (États faillis) ou ne veulent pas (État voyous/déviants) protéger leur population.

La Mission des Nations pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH) se situe dans le cadre de cette responsabilité de protéger la population d’un État failli – bien éloigné du modèle wébérien du monopole de la puissance légitime et du contrôle du territoire national – qui présenterait aussi des signes de déviance puisque perçu comme une menace à la paix régionale. Par la MINUSTAH – et les nombreuses institutions internationales installées en Haïti – la communauté internationale a pris acte de et procédé à la suspension (provisoire ?) de notre souveraineté, pour notre bien. L’État haïtien est donc placé en incubation – un nouveau rôle peut-être pour le Conseil de Tutelle, aujourd’hui caduc ? – en attendant que, par des élections, il arrive à (re)trouver le stade adulte.

L’assistance électorale de nos meilleurs est à comprendre dans cette perspective. Paix démocratique oblige, elle est progressivement devenue incontournable dans les opérations de maintien de la paix, d’une génération à l’autre. « Des élections crédibles et transparentes sont l’une des premières étapes clés pour les sociétés sortant d’un conflit aux fins d’établir une paix et une sécurité durables », proclame l’ONU sur son site web. Aussi, la Division de l’assistance électorale du Département des Affaires Politiques de l’ONU (DPA) s’est-elle fait fort de fournir son aide à plus de 100 pays (7 en ce moment) dont Haïti. Avec un certain succès.

Si nos élections souffrent sérieusement de crédibilité, elles brillent par leur transparence. Nul ne peut en prétexter ignorance. Nous en connaissons les faits et en avons compilé les statistiques. Le tandem Merten/Opont est de retour. Le Secrétaire d’État américain a effectué sa visite électorale traditionnelle … Tout cela est d’une aveuglante clarté: il n’y aura pas d’élections le 25 octobre 2015. L’on nous élira quelqu’un.

Le Président Martelly le sait. Les USA, l’ONU, l’OÉA et l’UE aussi. Ils savent aussi que nous savons. Ils nous demandent seulement de leur faire un solide et d’aller gentiment légitimer la mascarade qui se profile. Dans une fidélité distordue à leur responsabilité de protéger le peuple haïtien, l’État haïtien – représenté par son Président – et la communauté internationale, l’obligent à cautionner et pérenniser un état de violation constante de ses droits les plus fondamentaux au profit d’un régime objectivement autoritaire.

Quand il n’était que chanteur, notre Président disait dans une chanson, dont je peine à me rappeler le titre, bagay yo tèlman klè, nou wè nwa. C’est bien le cas de le dire.

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