Au mois d’août 843, à Verdun, l’Empire de Charlemagne est, par un traité, divisé entre ses trois petits fils en Francie occidentale, Francie orientale et Francie médiane (Lotharangie). La dernière s’effondra presqu’immédiatement. Il fallait s’y attendre; elle était une concession de deux frères guerriers à un frère aîné qu’ils ne respectaient guère. Des deux Francies restantes, l’occidentale devint la France et l’orientale devint l’Allemagne. Elles se vouèrent une inimitié sans bornes qui déboucha à trois reprises sur la guerre, les deux dernières entraînant le monde entier dans leur folie meurtrière.

À la source de ce barbarisme excessif, le choc de deux nationalismes aussi expansifs qu’émotifs, tous deux intéressés à dominer l’autre, ruminant les « humiliations » subies et nourris par un désir de revanche jamais satisfait. Convaincus d’être dans leur bon droit, Francs et Germains se vouèrent une haine quasi-religieuse. Ils le firent si proprement et  le firent si bien qu’ils finirent par provoquer deux guerres mondiales aux conséquences si horribles que l’humanité – réunie en organisation des nations unies – interdit la guerre pour toujours. Les deux belligérants, rendus à l’évidence du ridicule de leur aversion de pantomime, résolurent de se laisser enfin atteindre par la civilisation et s’activèrent à s’aimer avec presqu’autant d’ardeur qu’ils avaient mis à se détester. Et l’Europe – et le monde – s’en porta mieux.

Le nationalisme est une plaie. C’est l’idée ridicule et absurde que le hasard de notre naissance nous confère une grandeur innée qui est celle du groupe auquel nous appartenons et qui dépasse celle de tous les autres. L’Haïtien est donc grand. Il est issu de la Première République Noire. Il a fait 1804. Il est fier. Il est Dessalines. Il est Christophe. Il est Pétion. Il est aussi Boyer qui, pendant 22 ans, occupa militairement la future République Dominicaine. Ce dernier y mit fin à l’esclavage mais amena avec lui la révolutionnaire haine des Blancs, expropriant par-ci, imposant par-là et se faisant généralement détester d’une population qui l’avait pourtant au départ bien accueilli mais qui n’en pouvait plus de supporter une administration haïtienne aussi pauvre qu’inefficace et dont le programme de redistribution des terres a été à peu près aussi réussi que celle entreprise dans la partie ouest de l’île. L’indépendance s’imposait presque. En 1844, elle devint une réalité.

Le nationalisme est dangereux. À force d’exalter nos Pères – et elles sont où d’ailleurs nos Mères ? – elle finit par en faire des Dieux dont nous sommes les enfants chéris à l’exclusion – et c’est important – de tous les autres. Le physicien Albert Einstein voyait dans le nationalisme « une maladie infantile […] la rougeole de l’humanité », une maladie hautement contagieuse qui nous atteint quelque temps après la naissance, nous couvre d’éruptions disgracieuses, dure quelques jours et affaiblit notre système immunitaire longtemps après … quand elle ne nous laisse pas avec une enflure du cerveau. La comparaison est juste. Les fièvres nationalistes nous ont valu de bien tristes moments, d’un continent à l’autre, entre génocides et nettoyages ethniques, avec, entre deux massacres, une bonne dose de chauvinisme saupoudré de xénophobie.

Le nationalisme est stupide. Il explique que, après des décennies à tendre nos kwi à nos ancienne (France) et actuelle (États-Unis d’Amérique) métropole, nous en voulions à la République Dominicaine de nous venir en aide. Nous voilà exagérant la menace. Des rumeurs les unes plus alarmantes que d’autres dénoncent l’occupation d’un pays – par ailleurs déjà occupé depuis plus d’une décennie – par une force étrangère. Des photos circulent « prouvant » la présence d’un millier de soldats dominicains sur le territoire national. Le Ministre des Affaires Étrangères dément l’information. Les convois d’aide, s’efforce-t-il d’expliquer, sont pris en charge par la Police Nationale d’Haïti. Rien n’y fait. Nous agitons le spectre toujours présent d’une occupation dominicaine, comme d’autres, de l’autre côté de la frontière, agitent celui d’une invasion haïtienne.

Nous redoutons l’humiliation ultime de devoir accepter l’aide de ce frère ennemi qui ose venir nous aider à nous nourrir, à reconstruire. Nous dépensons pourtant annuellement des milliards pour lui acheter des salamis douteux et autres produits d’une qualité approximative. Dans le secteur de la construction en Haïti, entreprises, ONGs et jusqu’à l’État haïtien font de plus en plus confiance aux firmes dominicaines et leur offrent les contrats les plus juteux. Le fait s’est naturalisé. Il est aussi normal que la croissance explosive de la vente de visas dominicains en Haïti. Nous n’avons donc pas de problème avec les produits, l’équipement et l’expertise qui arrivent. Nous payons régulièrement pour les avoir. Ce qui nous horripile c’est de devoir accepter l’aide d’un voisin chez qui nous avons, un temps, fait la loi, par crainte qu’il ne nous rende la pareille.

Il serait sans doute plus raisonnable de prendre la chose au premier degré. Dans une situation de crise, les voisins s’entraident. La République Dominicaine et nous partageons une île. Elle est l’État le plus proche de nous, dispose d’équipements lourds et de produits alimentaires en quantité et les met au service d’un voisin sinistré. Quoi de plus naturel ? Nous avons bien accepté les « aliments non périssables » du Venezuela sans sourciller, même après avoir dilapidé le fonds PetroCaribe. Alors, pourquoi pas nos voisins ? L’humiliation, dites-vous ? Mais en quoi est-ce moins humiliant que ce gaspillage de deux milliards de dollars, à faire la fiesta après l’horreur du séisme de 2010, pour rester aussi peu préparé face aux catastrophes naturelles que nous l’étions avant et devoir accepter l’obole d’un Venezuela en crise?

Séisme ou Cyclone, Haïti brille par son incapacité à mettre en place un système de prévention et de gestion des désastres.  Alors, si le fait par nos ennemis jurés de nous venir en aide doit être un catalyseur vers cette prise de conscience si nécessaire, soit. Si le fait de voir des Dominicains fouler le sol de Dessalines avec un impressionnant convoi d’aide se révèle l’ingrédient magique qui réussit à fouetter notre orgueil, nous décider à bouger et prendre finalement en main notre destin de peuple, parfait. Mais évitons de transformer notre honte en colère. Il est temps d’arrêter d’être hostile aux Dominicains, par habitude. Je l’ai déjà dit ailleurs, c’est une stratégie qui ne peut qu’échouer. Premièrement, parce qu’elle n’en est pas une. Deuxièmement, parce que je veux croire que notre inimitié héréditaire peut éviter les trois épisodes guerrières et aller directement à l’amicale civilisation.