L’enseignant a une plume, le soldat, une arme 

L’on veut à tout prix nous donner une armée. C’est plus qu’important, vital, nous explique-t-on. Notre armée, nous apprend-on, va nous protéger contre tous les dangers : étrangers (dominicains) et locaux (cyclones et tremblement de terre et autres inondations).   Le retour de l’armée va enfin nous permettre de retrouver notre souveraineté et notre fierté de peuple et garantir la stabilité. Après tout, l’histoire de l’armée haïtienne, hormis l’épisode des va-nu-pieds donneurs d’indépendance, n’a jamais été faite que d’un souci profond, et maintes fois prouvé, du bonheur de la cité haïtienne.

Petit tour d’horizon en trois moments clé, aidé par le très informatif The Military and Society in Haiti de Michel S. Laguerre (1993).

19ème siècle : une milice désœuvrée aux allégeances changeantes 
Lorsque, après 18 ans d’indépendance, nous décidâmes de convertir un appel à l’aide de nos voisins en une occupation manu miltari de son sol, notre pauvre trésorerie, déjà maltraitée par la dette de l’indépendance et l’incurie notoire de notre administration publique, se retrouva vite à bout de souffle, incapable de soutenir les dépenses de l’entreprise d’expansion territoriale de l’empereur Soulouque. Mal entraînée, mal nourrie et mal payée, l’armée haïtienne en devint vite une troupe de mercenaires à la solde du leader du moment. De l’assassinat de l’empereur Jean-Jacques Dessalines le 17 octobre 1806 à la révolution de 1888 contre le Président, et aspirant président à vie, Louis Étienne Félicité Lysis Salomon, l’on compte environ 70 révoltes de tout ou parti de l’armée contre le gouvernement en place. 70 révoltes en 72. Il est difficile de faire plus stable.

20ème siècle : l’oncle Sam vient mettre le holà

La fin brutale de l’ère salomienne amènera un petit temps de répit jusqu’à la chute, 20 ans plus tard, du Président à vie et, accessoirement petit-fils du roi Henri Christophe qui tentera sans succès et en pleine rébellion de se faire roi,  Pierre Nord (Tonton Nord) Alexis en 1908. De 1908 à 1915, l’on comptera encore une vingtaine d’insurrections armées. Les Américains fatigués de tant de désordre dans leur Amérique se résolvèrent à nous apprendre les bonnes manières.

Ils s’empressèrent, naturellement, de démanteler cette armée aussi indisciplinée qu’inutile. C’est qu’ils ont dû eux-mêmes se débarrasser de ces cacos et de ces piquets qui remettaient en question le monopole tout wébérien de la violence qu’essayait d’exercer l’État central, sous domination américaine, sur le reste du pays. À sa place s’érigera une nouvelle armée chargée de la sécurité interne et du maintien de l’ordre, sans doute parce que l’idée d’une armée chargée,  comme il est de coutume, de la sécurité externe, aurait été à l’encontre de la belle entreprise de modernisation menée de main de maître par l’occupant.

C’est de cette armée généralement faible et ridiculement pauvre (cinq vaisseaux pour la garde côte, quelques avions et hélicoptères de deuxième main qui en méritaient à peine le nom pour l’armée de l’air et étaient généralement des dons des armées américaine et française) que va hériter un certain François (Papa Doc) Duvalier qui va vite lui adjoindre ses volontaires de la sécurité nationale (VSN, alternativement tontons macoutes) pour mieux asseoir son pouvoir totalitaire et se protéger de toute velléité de révolte.  En 1984, ce charmant appareil devra faire face à la menace d’un peuple qui en avait marre. Deux ans plus tard, l’ère duvaliérienne s’achevait alors qu’un peuple, victorieux, chantait les rêves de lendemain meilleur.

1995: Une débandade infligée par le Père, avec la bénédiction de loncle

Duvalier parti, les Forces Armées d’Haïti tenteront de profiter de ce vide de pouvoir pour se présenter comme les sauveurs de la nation. Un Conseil National de Gouvernement est formé pour permettre à celle-ci d’exercer le leadership politique et surtout reprendre le contrôle  aux tontons macoutes. Les choses étant ce qu’elles sont, l’entreprise alla d’échecs en échecs, fit couler du sang à la ruelle Vaillant pour élire un professeur mal aimé qui verra sa percée louverturienne finir dans le coup d’État et l’exil. Pendant deux ans, encore, l’armée s’exercera au leadership national avant d’être contraint de le céder à un prêtre charismatique qui partageait avec son peuple des goûts olfactifs particuliers. La belle histoire durera 7 mois après quoi l’armée reprendra, par un autre coup d’État, le pouvoir qui devait être sien.

Voilà donc nos soldats, accompagnant un pauvre président de la cour de cassation fait Président de la République, qui les suit tête baissée. Ayant encore en mémoire le rare succès de Papa Doc, ils mettront sur pied leur propre milice faite d’attaché, avec le support d’un Front pour l’avancement et le progrès haïtien fondé et dirigé par un certain Emmanuel (Toto) Constant, agent de la CIA.

Mais les soutiens du père sont plus forts et plus déterminés que jamais et manifestent leur support jusque chez l’oncle Sam. Les Démocrates arrivent au pouvoir et résolvent de ramener le père Jean-Bertrand Aristide en Haïti. À son retour, le bon père, avec la bénédiction de l’oncle, démantela l’armée en 1995.

En 2004, un ancien soldat – et, accessoirement,  actuel sénateur élu issu du parti politique au pouvoir en instance de jugement devant une cour américaine dans une affaire de stupéfiants – participera à un second coup d’État, avec la bénédiction conjointe de la France et des États-Unis d’Amérique. Participa à cette révolte un soldat manqué chanteur de compas qui deviendra plus tard président et dont notre président actuel, son dauphin et successeur, veut accomplir le rêve fou de son patron d’un retour en force de l’armée.

Je n’ai pas d’objection à ce que les gens rêvent en couleurs. Ma foi, si cela leur fait plaisir, pourquoi m’y opposerais-je ? Mais quand on sait que l’armée haïtienne, hormis sa faute originelle momentanée de libération d’asservis colonisés, s’est montrée constante dans sa poursuite d’un asservissement complet de la nation haïtienne. Quand on sait que l’Etat haïtien n’a pas payé ses employés, médecins, professeurs, fonctionnaires… depuis des mois, voire des années. Il est difficile de laisser les gens accomplir leur rêve quand l’issue inévitable pour le reste ne peut-être qu’un cauchemar que l’on a cru terminé et que l’on se retrouve à revivre, encore et encore. Car, enfin, faut-il rappeler que ventre affamé n’a point d’oreilles et que si les professeurs grévistes n’ont que leurs plumes, les soldats auront des armes ?

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