Le plus efficace des bâillons

Alors que nous débattons de et nous débattons contre la proposition de loi sur la diffamation et ses effets possibles sur la loi de notre bouche, il est une muselière bien plus puissante qui ne semble guère nous inquiéter : la langue française. Elle réussit pourtant à faire taire, à des degrés divers, plus de 9 Haïtiens sur 10. Il suffit de quelques mots de français bien tournés – un accent vaguement étranger est ici un atout – pour que l’on accomplisse de véritables prouesses … parce que l’autre, même lorsqu’il a compris, ne sait répondre.

« Il y a des gens qui, il y a des gens qui » évitent une contravention à 16 ans, sans permis et dans une voie à sens unique, parce que « Monsieur l’agent » peine à répondre à la demoiselle souriante qui lui parle en français et préfère, de guerre lasse, lui faire signe de continuer son chemin. L’on s’échange ces astuces entre copines, pour référence future. On est cruelle à 16 ans. On rit de ces policiers sous-éduqués et on se paie leur tête avec une intense satisfaction. On est aussi généreuse à 16 ans. On plaint ces pauvres agents de l’ordre de n’ avoir pas eu la chance de connaître des bonnes sœurs qui jamais n’oubliaient de rappeler aux jeunes filles confiées à leur soin de s’exprimer.

En Haïti, l’Haïtien s’exprime en français. Qu’il le parle (bien) ou non, ne change rien à l’affaire. En créole, il parle. Créole parlé, créole compris. Pour s’exprimer, le français est de rigueur. Français exprimé … créole muselé. En 1985, le Dr Pradel Pompilus posait ainsi la problématique de la langue française en Haïti (chapitre III) :

[L]e premier directeur de notre premier lycée fondé en 1816 a été un Français, M. Balette; la première directrice de notre première école normale d’institutrice fondée en 1919 a été une Française, Mlle Marodon. Après le concordat signé en 1860 entre le gouvernement de Fabre Nicolas Geffrard et le Saint-siège, les congrégations enseignantes françaises ont été nombreuses à s’installer et à essaimer chez nous». – Le problème linguistique haïtien, Éditions Fardin.

Après avoir pris notre indépendance de ceux qui avaient asservi nos corps, nous semblâmes déterminés à leur offrir, à la place de ceux-ci, nos cerveaux et, particulièrement, ceux de nos enfants. Adieu au serment vodou du Bois Caïman, place au Concordat avec notre Sainte mère l’Église. Adieu à Boisrond Tonnerre et sa plume vengeresse, place au prêtre breton et son école française. Nous nous préoccupions  alors de prouver à notre ancienne métropole, coupable par ailleurs de la plus grande entreprise de déshumanisation de l’histoire de l’humanité, que nous étions, nous aussi, civilisés. Aussi, avons-nous sacrifié nos enfants à un sadique et à sa langue.

La civilisation du maître, c’est un peu Hannibal Lecter. Elle vous bouffe le visage en écoutant du Bach.  C’est l’archétype du barbare civilisé qui n’hésite pas à vous lobotomiser et vous faire manger votre propre cervelle, rien que parce qu’il le peut. Parce que cela l’amuse de nous voir, hébété, savourer les divins délices de notre cervelle bien frite.

Nous parlons créole mais ne savons nous exprimer dans cette langue. Parce que l’on nous a interdit de penser dans notre langue maternelle. Nous pourrions penser à mal, c’est-à-dire  bien penser. Trop à l’aise dans la langue, nous pourrions réussir à sortir de la « zone déprimée », ce « sunken place » où le nous créole peine à exister alors qu’un imposteur français s’exerce à exister, à la surface.

Dans Les damnés de la terre, Frantz Fanon nous avait pourtant mis en garde. Il faut abandonner la tentation à l’imitation, le salut est ailleurs :

Ne payons pas de tribut à l’Europe en créant des États, des institutions et des sociétés qui s’en inspirent.
L’humanité attend autre chose que cette imitation caricaturale et dans l’ensemble obscène.
[…] si nous voulons que l’humanité avance d’un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l’Europe l’a manifestée, alors il faut inventer, il faut découvrir.
[…] il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf. »

C’est que « [c]haque génération doit,  dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Nous pourrions commencer par essayer de tracer un nouveau chemin, un chemin où nous pourrons parler et nous exprimer dans une langue commune : celle de l’Haïtien(ne) du pays ayant la loi de sa bouche, libéré(e) de tout bâillon linguistique et mental.

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