En odeur de sainteté

Aujourd’hui, Mère Teresa, béatifiée par Saint Jean-Paul II le 19 octobre 2003, devient une sainte catholique. Elle rejoint officiellement l’Église triomphante (logée au Paradis) pouvant intercéder auprès de Dieu pour l’Église militante (dans l’attente du Paradis). Désormais, le catholique fervent pourra faire appel à elle pour la prier d’intervenir auprès du Grand-Maître pour lui-même ou ses défunts. Le procédé rappelle – toute proportion gardée – la référence aux loas dans le vaudou haïtien, d’autant qu’une cérémonie similaire a lieu, un an et un jour après la mort d’un grand hougan, pour attester de sa transformation, ou non, en loa. L’Église Catholique exige des miracles – deux au moins depuis Vatican II, nous y reviendrons – le vaudou exige la prise de possession d’un adepte (chwal). Les deux exigent de ceux passés de l’autre côté une manifestation évidente de leur réussite et de leurs nouveaux pouvoirs.

En 2012, un empereur bizango, qui officie dans la commune de Ganthier, m’avait invitée à assister au leve dlo* de son père décédé l’année précédente. Je n’ai pu m’y rendre – j’avais des obligations professionnelles en dehors d’Haïti – et je le regrette encore aujourd’hui. Cela a dû être autrement plus excitant que la « controverse » de la canonisation de Mère Teresa, n’en déplaise aux protagonistes. Alors que ses fans se réjouissent de la nouvelle, d’autres prétextent de ses mésalliances avec les grands dictateurs de ce monde – dont un bien proche de nous – pour contester la « sainteté » de ses actions. La polémique, il me semble, est aussi spécieuse qu’inutile. Elle est à classer avec celle autour du burkini ou à propos des fondateurs de la Fokal. Elle participe du triomphe de ce que je prends plaisir à appeler la trumpisation de l’espace public: une pollution du discours public où les débats cèdent la place au buzz. Un certain candidat au Sénat doit savoir de quoi je parle; quelques emprunts au langage martellien de l’injure et des gros mots bien sentis et voilà sa campagne lancée!

L’Église Catholique décide de qui elle veut donner en exemple, ou pas; un peu comme le Comité du (faux) prix (de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred) Nobel en économie s’essaie à nous convaincre, année après année, de la justesse des théories libérales de l’École de Chicago, en les associant subrepticement aux prestigieux (vrais) prix Nobel. Nous sommes libres de commenter la décision mais il ne nous appartient pas d’exiger qu’ils changent leurs règles parce que nous sommes en désaccord avec celles-ci. Ces cérémonies de remise de prix ont une raison d’être. Elles ont vocation à célébrer ceux et celles qui contribuent à étendre l’influence de la doctrine.

L’année dernière, lorsque le Pape François décida de canoniser le moine catholique Junipero Serra – pour avoir apporté le Catholicisme à la Californie – des voix se sont élevées pour condamner la décision, rappelant le rôle joué par ce dernier dans la décimation de ces premiers habitants. Sauf que ce ne sont pas les Indiens d’Amérique qui honorent Saint Junipero pour avoir contribué au génocide des leurs mais l’Église Catholique qui, à tout le moins, salue en lui un excellent employé qui lui a ouvert de nouveaux marchés. La même logique peut et doit s’appliquer à Mère Teresa (Anjezë Gonxha Bojaxhiu, de son vrai nom) et les plus de dix mille saints, bienheureux et autres martyres du Martyorologe romain.

Les premiers saints catholiques sont d’abord les disciples de Jésus, vénérés par les premiers chrétiens pour avoir été choisis par le Maître. Ils seront suivis par les « martyrs » de la persécution dans la Rome antique puis les « confesseurs de la foi » tels qu’acclamés et reconnus par la vox populi – ipso facto vox Dei. Pour l’Église, la chose présentait un attrait certain. Grâce à la déparentalisation – passage de la filiation charnelle à la filiation spirituelle – le culte des Saints remplace celui des Ancêtres et participe à l’émancipation des fils (liberi) qui ne s’estime plus obligé par les traditions ancestrales. C’est d’ailleurs le premier reproche fait aux chrétiens, celui qui leur vaudra d’être « persécutés » par les Romains: l’amixia, c’est-à-dire l’isolement volontaire, le refus de se mêler à la vie publique, alors perçu comme une déloyauté politique. La loyauté du chrétien va désormais à l’Église et les saints qu’il se donne, entre personnages inventés et célébrités locales.

Au Moyen-Age, période superstitieuse s’il en est, les canonisations sauvages explosent. Le trafic des reliques étant particulièrement fructueux, les saints se multiplient telles des cellules cancéreuses transportées par la lymphe. L’Église tente une régulation du fait avec l’introduction du procès en canonisation. C’est au Pape Grégoire IX – dont l’intense travail de codification aboutit, entre autres, à l’Inquisition – que nous devons l’établissement de règles strictes pour la reconnaissance des saints par l’Église. Intéressé à asseoir le pouvoir temporel de Rome sur les monarchies européennes – ses conflits avec l’empereur du Saint-Empire gemanique et les rois de France et d’Angleterre sont légendaires – il se lancera dans une vaste entreprise de centralisation du pouvoir de l’Église qui passera, notamment, par le rapatriement des saints. L’entreprise se poursuivit, de siècles en siècles, avec des exigences de plus en plus fortes, présumément pour limiter les excès de la vox populi … jusqu’à Vatican II où la procédure sera allégée, Dieu étant devenu plutôt avare de miracles aux XXème et XXIème siècles.

Avec Vatican II, le pape Jean-Paul II (re)démocratise la sainteté. A lui seul, il a béatifié 1340 personnes et canonisé 483 saints, soit plus de nouvelles entrées dans le martyrologe que pendant les cinq siècles précédents. La vox populi – quoique soumise à une validation ultime du Pape – reprend ses droits. En bon politique, le Pape – chef d’État – use de cet outil pour entretenir la loyauté de ces sujets. Non-Blancs (Sainte Alphonse), couples (Louis et Zelie Martin), laïcs (Lorenzo Ruis) … la sainteté n’est plus seulement réservée aux religieux et religieuses mais s’ouvre à l’Église toute entière. Désormais, la liste des saints catholiques peut reprendre ces couleurs vibrantes et vivaces des hagiographies sous forme de bandes de dessinées que je lisais avec la bénédiction de Soeur Thérèse. Il y avait Saint Augustin et ses escapades sexuelles, Sainte-Marie d’Égypte qui, à douze ans, s’est enfuie de chez elle pour aller « séduire » les hommes dans les rues, Saint Calixte, l’escroc devenu pape … Des histoires de grâce et de rédemption, pleines de rebondissement, qui ont tenu en haleine la jeune fille que j’étais.

En 2006 est paru « Saints Behaving Badly: The Cutthroats, Crooks, Trollops, Con Men and Devil-Worshippers Who Became Saints » (Random House) de Thomas J. Craughwell. Avec tact et humour, l’auteur s’efforce de nous rappeler que les saints sont des êtres humains et que, s’ils sont offerts en modèle, c’est justement parce qu’ils étaient des pécheurs, comme nous, qu’ils ne sont pas un modèle de perfection mais une invitation à devenir meilleurs. Les saints sont des porteurs d’espoir. Ils sont un important rappel que, quels que soient ses crimes, l’être humain mérite d’être sauvé. Existe-t-il de message plus beau?


J’ai des doutes sur le terme mais c’est le seul qui me vient.

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