Le 27 novembre 1895, un riche industriel ayant fait fortune dans l’armement et les explosifs se rend chez son notaire parisien pour orchestrer la plus grande opération de blanchiment réputationnel jamais entreprise : la création des prix de la Fondation Alfred Nobel. Ces distinctions, et tout particulièrement le prix Nobel de la paix, promettent l’immortalité à celles et ceux dont les combats épousent les normes globales — lire occidentales — de la moralité internationale régnante.

Sept ans plus tôt, un journal français s’était trompé d’avis de décès : ce n’était pas Alfred mais son frère Ludvig Nobel qui venait de mourir. Le titre, pourtant, marquera à jamais le premier : « Le marchand de la mort est mort ». Il n’est rien de plus efficace que la conscience de sa propre finitude pour inciter à penser à l’après. Le Dr Alfred Nobel, en digne fils de l’inventeur du contreplaqué, résolut de se construire un au-delà moral du même bois : poli, brillant et creux, même lorsque sa fabrication emporte de sérieuses conséquences pour la santé des vivants.

Nobel n’est pas le premier industriel à tenter un blanchiment éthique par la philanthropie. Les robber barons américains ne sont plus aujourd’hui connus que pour leurs œuvres d’art et de savoir : le Carnegie Hall, le Rockefeller Center, les universités Vanderbilt ont fait oublier les grèves brisées, les monopoles voraces et l’exploitation ouvrière. Mais aucun n’a atteint l’aura mondiale du chimiste suédois, dont le nom reste chaque année associé aux grandes découvertes scientifiques et — chutzpah suprême pour un marchand d’armes — à la paix.

Mort pour de bon, l’ancien « marchand de mort » laisse derrière lui une fondation créée en 1900, après cinq années de querelles entre sa famille et les gouvernements suédois et norvégiens à qui il avait confié la gestion de son immortalité. En 1901, les premiers prix sont décernés : Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge, remporte le tout premier prix Nobel de la paix — le premier d’une longue lignée d’Européens et de Nord-Américains, deux régions réputées pour leurs relations de paix avec le reste du monde qu’elles colonisaient alors avec constance.

En 1960, Albert John Mvumbi Lutuli, chef zoulou et président de l’African National Congress (ANC), devient le premier non-Occidental à recevoir le prix. En pleine vague de décolonisation, il offre au comité scandinave l’occasion de démontrer sa capacité à épouser l’air du temps. La définition de la paix commence alors à muter. Fini les pacifistes européens et les négociateurs de traités ; dans le monde post-guerre froide, la paix s’incarne dans la réconciliation… et la démocratie. Depuis les années 1980, le prix s’est déplacé vers le Sud global, dont proviennent désormais près des deux tiers des lauréats.

La diplomatie euro-atlantique a laissé place au témoignage moral au Sud, ancrant le prix dans la mondialisation, mais surtout dans la performativité politique. Aujourd’hui, 10 octobre, la lauréate du prix Nobel de la paix est María Corina Machado, cheffe de l’opposition à Nicolás Maduro. Dans son premier message public, elle dédie son prix — en espagnol et en anglais — à un certain Donald J. Trump :

Descendante d’aristocrates européens, fille d’un industriel de l’acier, María Corina Machado est ingénieure industrielle et titulaire d’un master en finance. Députée de 2011 à 2014, aujourd’hui cheffe du parti Vente Venezuela, elle incarne la droite dure libérale du pays. Capitaliste convaincue, partisane d’un État minimal et d’un marché sans entraves, elle promet de remettre le Venezuela sur les rails par la privatisation, la dérégulation et la rupture totale avec l’héritage chaviste. Dans un pays où la majorité survit grâce aux subventions publiques et à un État social épuisé mais encore vital, son programme pourrait revenir à transformer une catastrophe politique en choc économique.

Grande habituée des coups d’État ratés, Machado bénéficie désormais, grâce à ce prix, d’une légitimité internationale qui ne peut que servir ses appels réitérés à sous-traiter le coup d’État vénézuélien à des dirigeants occidentaux — Benjamin Netanyahou en 2018, Donald Trump désormais. En cette année 2025, sa principale chance repose sur la possibilité que Washington parvienne à écarter Maduro. Le prédécesseur républicain de Trump, George W. Bush, l’avait déjà reçue à la Maison-Blanche il y a vingt ans, dans l’espoir de provoquer par les urnes la chute d’Hugo Chávez. L’histoire, on le sait, en avait décidé autrement.

L’été dernier, Maduro a refusé de reconnaitre la victoire présumée du candidat de Vente Venezuela, Edmundo González. Peut-être n’y a-t-il vraiment qu’un coup d’État pour le faire partir? Auquel cas, ce prix Nobel pourrait devenir un excellent signal en faveur d’une nouvelle opération de regime change dans une Amérique latine que Washington espère voir suivre Bukele et Milei dans un virage de droite, aligné sur les tendances actuelles du Nord atlantique.

Naturellement, en bonne Haïtienne du pays, j’éprouve une certaine sympathie pour le mouvement bolivarien porté par Hugo Chávez, comandante à jamais populaire chez nous. Nous avons observé, avec l’empathie née de l’expérience, les manœuvres plus ou moins fructueuses de Washington — avide de contrôle et de pétrole — pour déstabiliser Caracas, avec le soutien d’oligarques vénézuéliens. Nous comprenons. Je comprends. Mais le peuple vénézuélien mérite mieux que Maduro.

Il est aisé de dénoncer la racaille impérialiste. Il est plus difficile de reconnaître sa propre responsabilité quand un pays se vide parce que la vie y est devenue invivable. J’aimerais tant que la situation au Venezuela permette l’émergence d’une solution réellement juste pour son peuple. Mais, de nos jours, le monde humain semble condamné à ne produire que des solutions problématiques.

4 réponses à « Le Prix Nobel de la Paix »

  1. […] avait vraiment peur de ne pas y arriver. Comme s’il venait de tomber sur son équivalent de la mort du marchand de la mort. Comme si à force de jouer à l’envoyé de Dieu, il a fini par y croire et il existe une […]

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  2. […] aux prix Nobel, je me garderai bien de discuter de la crédibilité de ces distinctions — si vous lisez […]

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  3. […] inutile d’une Europe, elle aussi, bien gentille mais sans soutien et sans respect. Machado, experte en tentatives ratées de changement de régime chaviste, finit échangée contre une chaviste. Usée puis rejetée, réduite à plaider sur CNN que, si, M. […]

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  4. […] consacrer empiriquement la fin de la fiction. À mesure que l’asymétrie de pouvoir s’impose, le multilatéralisme devient décoratif, puis […]

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