A l’insu de son plein gré

Clifford Brandt Junior est le troisième Brandt, en autant de générations, à se retrouver en prison, de la plus injuste façon, continuant une tradition familiale qui remonte au tout premier Brandt haïtien, le sieur Oswald John Brandt. Arrêté le 22 octobre 2012 pour son implication présumée dans l’enlèvement de Nicolas et Coralie Moscoso, Brandt Jr sera par la suite évadé de la prison civile de la Croix des Bouquets le 10 août 2014 avant d’être repris, deux jours plus tard, à la frontière haïtiano-dominicaine. Aujourd’hui, nous apprenons que le plus célèbre de nos kidnappeurs n’en revenait pas lui non plus lorsque lui arriva, courtoisie de la Police Nationale, la nouvelle de son forfait. Le pauvre – qui, selon ses avocats, serait en proie à une dépression mentale et des atteintes neurologiques – a été fait kidnappeur, à son insu. C’est que, voyez-vous, tout ceci est le résultat d’un triste malentendu.

Il était une fois, dans un pays magique, deux familles rivales. Les Moscoso de la Sogebank et les Brandt de la BUH s’affrontaient avec ardeur sur une question de la plus haute importance: un avis d’appel d’offres pour autobus. L’affaire s’envenimant, le jeune Clifford en parla à un confident, son chauffeur et garde du corps – et, accessoirement, ancien inspecteur de police – Edner Comé. Celui-ci, Mercutio d’un nouveau genre, décida d’aider son patron en lui organisant un gentil petit kidnapping-surprise. La suite, nous la connaissons. Du jour au lendemain, Clifford Brandt Junior devenait, par la magie de sa malencontreuse arrestation, le plus grand chef de gang du pays.

Six jours après l’arrestation fatidique, le 28 octobre 2012, l’économiste Leslie Jean-Robert Péan nous décrivait, avec un luxe de détails, une fascinante histoire de famille : celle d’un jeune Bahaméen d’origine allemande qui, suite à son mariage, « avec une charmante Haïtienne, Thérèse Barthe », laisse son Bahamas natal pour s’installer, à 20 ans, en Haïti, et se retrouver, connexions politiques de sa femme aidant, « plac[é] à la Banque Nationale d’Haïti en 1910 en dépit ou à cause de son statut d’étranger ». Le patriarche de la famille Brandt, puisque c’est de lui qu’il s’agit, mènera, par la suite, une fulgurante carrière de financier puis d’entrepreneur qui en fera un modèle de réussite et établira « la légende du petit-gars-parti-de-rien-et-qui-s’est-élevé-à-la-force-de-son-poignet-par-le-travail-et-l’audace ». 

En 1946, les aigris – il y en a toujours – de La Ruche (1er février, p. 2) le présentent comme « un personnage mystérieux », corrupteur de Grand Fonctionnaire Public, escroc et receleur. Les preuves de pots-de-vin se faisant de plus en plus timides, le grand homme put continuer sa route … jusqu’en 1961 où il sera jeté en prison par le dictateur docteur qui avait trouvé là un excellent moyen de le rançonner. En mai 1968, accusé d’avoir financé « l’invasion avortée » de la Coalition Haïtienne au Cap-Haïtien, il y retournera avec son fils Clifford, pour un petit séjour aux Casernes Dessalines. 

Les deux Brandt ne restèrent pas longtemps en prison; ils avaient été arrêtés sur un malentendu. Engager quelqu’un pour se débarrasser d’une famille hostile à leurs intérêts ne seyait guère à leur caractère. Du reste, le vrai coupable, un certain Clémard Joseph Charles, s’est retrouvé, comme il sied dans ces cas-là, « pieds nus, en caleçon et chemisette à Fort Dimanche, puis au Pénitencier national ». Edner Comé n’a donc qu’à bien se tenir. Du reste, ça lui apprendra. Même si, les chauffeurs, c’est connu, aiment bien concocter des surprises.

Récemment, le mien a, de sa propre initiative, ajouté des clignotants multicolores à la voiture. Quand je lui en ai demandé la raison, il a souri et n’en a pas offert. Comme j’insistais, il précisa qu’il restait un peu d’argent sur une commission dont je l’avais chargée. Ce qui, l’on conviendra aisément, n’est pas une raison mais, les chauffeurs, c’est connu, vous ont de ces surprises! Un jour, ils vous ajoutent des clignotants multicolores à votre voiture; un autre, ils vous kidnappent les enfants de vos ennemis. C’est dans l’ordre des choses.

Ma surprise à moi m’ennuya passablement, quelques instants. Celle de Brandt Junior lui valut de renouer avec une importante tradition familiale. Certains cadeaux de chauffeurs sont plus meilleurs que d’autres.

9 Comments

Laisser un commentaire