Que faire d’Haïti ? – Sortir enfin du transitoire

Pour J. qui s’inquiète du fait que « personne ne semble savoir quoi faire de ce pays » . 


Le 7 février 2016, trente ans jour pour jour après le départ de Jean-Claude Duvalier, Haïti se retrouve sans Président et en pleine incertitude politique. Un jour plus tôt, le 6 février 2016, le Président de la République, Joseph Michel Martelly, signait un accord de sortie crise avec les Présidents du Sénat, Jocelerme Privert et de la Chambre des Députés, Cholzer Chancy. L’accord immédiatement décrié par le principal regroupement de l’opposition – le Groupe des 8 candidats à la présidence, le G8 – précise les modalités de l’inévitable transition : l’élection par l’Assemblée Nationale d’un président provisoire chargé d’organiser les élections afin que le nouveau président élu puisse accéder au pouvoir le 14 mai 2016. Un appel à candidatures a été lancé et les candidats invités à déposer leurs dossiers au Parlement.

Tandis que les négociations et tractations vont bon train et que se précisent les critères de sélection, c’est le moment de prendre un peu de recul et de considérer, l’histoire de la crise haïtienne, dans la durée. L’analyse fera quelques emprunts à la notion de « longue durée » de Fernand Braudel et son invitation à aller au-delà de l’histoire événementielle, cette histoire « [r]estreinte aux événements singuliers » et « linéaire » et à la mort de laquelle invitera allègrement François Simiand. L’événement, réduit par Braudel au temps court, celui du politique, ne correspondrait qu’à une « agitation de surface » alors que, pour prétendre à la scientificité, il faut savoir « écarter l’accidentel pour s’attacher au régulier […] éliminer l’individuel pour étudier le social ».

La conception braudelienne du temps a fait l’objet de critiques – souvent justifiées – de matérialisme, de fixisme, voire d’immobilisme. L’analyse en reste consciente mais évitera d’entrer dans un débat qui, s’il a du mérite, dépasse largement le propos de ce texte. Pour compenser, il s’intéressera aux articulations entre l’idéel et le matériel telles qu’exprimées dans ce que François Hartog appelle le « régime d’historicité ». Décrivant le rapport d’une société au passé, au présent et au futur, le concept invite à s’intéresser à la variation de ces articulations selon les lieux et selon les époques et, ainsi, à considérer « la longue durée » non pas seulement dans sa présentation globale mais dans ses soubresauts.

À la lumière de ces considérations théoriques, et sans verser dans un essentialisme limitatif, l’apparent immobilisme du régime politique haïtien – ponctué de coups d’États, de crises électorales et autres crises politiques récurrents – semble devoir beaucoup à notre rapport au temps, installé dans le présent et le maintenant. En d’autres termes, la démocratie haïtienne n’avancerait pas parce que l’installation d’une culture démocratique – comme celle de toute culture – ne peut se faire que dans la durée et non pas à la faveur de révoltes populaires régulières. Ce qu’il faut retenir de tout cela c’est que pour atteindre véritablement au changement, il nous faut sortir du provisoire.

Sortir du provisoire

La Constitution de 1987, symbole faste du rejet formel de la dictature par le peuple haïtien, prévoit dans ses dispositions transitoires une série de mesure dont la mise sur pied d’un Conseil Électoral Provisoire (art. 289) devant organiser les premières élections démocratiques de l’histoire haïtienne. Vingt-neuf ans plus tard, notre 17ème Conseil Électoral Provisoire a vu sept de ses membres démissionner l’un après l’autre alors que s’intensifiait une crise de légitimité et de crédibilité quant à sa capacité à organiser des élections. Aujourd’hui, trois conseillères restent fidèles à leur poste, dans l’attente du replâtrage devant permettre au nouveau Président provisoire de réaliser sa mission première : l’organisation des élections.

La tâche ne sera pas aisée. En trois décennies de démocratie, nous n’avons réussi qu’une seule fois à organiser des élections non contestées. Ce fut, en décembre 1990, lorsque le peuple haïtien vota en grand nombre pour un prêtre charismatique du nom de Jean-Bertrand Aristide. Il restera sept mois au pouvoir. Depuis, en dépit d’une assistance technique et financière continue de la communauté internationale, nos conseils électoraux provisoires ont en commun la peu enviable distinction d’organiser des élections vivement contestées dont les résultats répondent aux poussées ochlocrates de la rue avec, conséquemment, un refus croissant de la majeure partie de l’électorat haïtien – 82% aux dernières élections – de participer à ce qu’il considère comme, et qui est dans les faits, une farce. Dans ces élections financées par la communauté internationale, de 70 (1999) à 98 % (2005), l’approximatif est naturalisé : les votes blancs sont comptés et redistribués (2006), le vote populaire rejeté (2011) et les irrégularités normalisées (2015). L’abstention, acteur principal des élections haïtiennes, est quant à elle ignorée. Aussi, est-ce à peine surprenant que l’index démocratique d’Haïti soit de 3,82, ce qui le place parmi les régimes autoritaires.

Haïti, de toute évidence, n’a pas encore entamé sa transition. Installée depuis trente ans dans le provisoire, elle a gardé d’une longue histoire d’autoritarisme amateur – car peu encadré – ce qui pourrait s’apparenter à une véritable allergie aux institutions. La Constitution de 1987 établit une feuille de route institutionnelle pour la nouvelle démocratie. Le Titre IV présente une liste d’institutions indépendantes destinées à organiser la vie politique, comprise comme les rapports entre l’État et lui-même et entre l’État et les citoyens :

  • Un Conseil Électoral Permanent « chargé d’organiser et de contrôler en toute indépendance, toutes les opérations électorales sur tout le territoire de la République jusqu’à la proclamation des résultats du scrutin ».
  • Une Cour Supérieure des Comptes « chargée du contrôle administratif et juridictionnel des recettes et des dépenses de l’État, de la vérification de la comptabilité des Entreprises de l’État ainsi que de celles des collectivités territoriales ».
  • Une Commission de Conciliation « appelée à trancher les différends qui opposent le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif ou les deux (2) branches du pouvoir législatif ».
  • Un Office de la Protection du Citoyen « dont le but est de protéger tout individu contre toutes les formes d’abus de l’Administration Publique ».

Le premier, le Conseil Électoral Permanent, n’existe pas encore. Les autres peinent à exister. Les conflits politiques en Haïti mettent régulièrement aux prises les Pouvoirs Exécutif et Législatif, sous le regard impuissant d’un Pouvoir Judiciaire asservi et dans l’absence d’un véritable cadre institutionnel. Le résultat est une situation de crise politique quasi-permanente d’où sont exclues les références à l’État de droit. L’exclusion quasi-automatique des collectivités territoriales des instances de décision – la Constitution prévoit un Conseil Interdépartemental, pendant décentralisé du Conseil des Ministres qui n’a jamais été installé – est un bon exemple du caractère résolument autoritaire de l’État haïtien qui explique, largement, son déficit de légitimité.

Conjuguer légitimation et régulation politique

Dans la conception wébérienne de celle-ci, le pouvoir est légitimé à travers l’autorité. Elle y arrive sous différentes formes (traditionnelle, légale ou charismatique) et normalise l’exercice du pouvoir en le faisant reconnaitre et accepter comme allant de soi. Le pouvoir ainsi naturalisé commande respect, dévouement et obéissance à des règles désormais intériorisées. Il facilite le passage de la réglementation – plutôt rigide – à la régulation – plus fluide – de la vie politique. Empruntée aux sciences de l’ingénieur, la notion de régulation fait référence aux processus qui contribuent à maintenir et assurer la permanence d’une organisation ou d’une structure. Appliquée à la société et à l’État, elle renvoie aux processus légitimants permettant d’assurer une plus grande cohésion de la société. Cela implique de s’intéresser aux disparités et aux inégalités profondes de la société haïtienne qui ne réussiront jamais qu’à créer une « démocratie » à l’abri du demos.

La réduction des inégalités économiques est d’abord et avant tout une question politique. C’est à la politique, nous l’avons vu, d’établir des mécanismes de régulation visant à garantir la justice sociale et l’égalité des chances pour chacun des citoyens. Pourtant, des leaders mondiaux semblent présenter cet état de choses entre fatalité et sentiment d’impuissance, un peu comme si le creusement des inégalités – tel que mesuré par l’indice de Gini – était aussi inévitable que le changement climatique. Le président américain Barack Obama en parle comme du « grand défi de notre temps » alors que la Directrice du Fonds Monétaire International, Christine Lagarde, s’inquiète de l’ « ombre sombre » qu’il projette sur l’économie globale. Les deux dirigeants semblent se faire à l’idée que la chose est en général au-delà de leur contrôle et s’installer dans une impuissance face à une économie de marché élevée au rang de régulateur indépendant dont la main invisible décide de et organise la destinée mondiale.

La confusion ici vient du fait que, par un abus de langage, la loi du marché soit devenue – depuis la fin de la guerre froide – aussi immuable (et même là encore) qu’une loi physique telle l’attraction universelle ou les lois de conservation. Le triomphe du capitalisme aurait signifié « la fin de l’histoire » des idées et consacré la suprématie objective – et pour ainsi dire scientifique – du modèle de développement économique cristallisé dans le fameux consensus de Washington. Aussi, son application irait-elle de soi. Ce ne serait donc plus au système économique de s’adapter à la société mais à la société – quelle qu’elle soit – de s’ajuster à l’économie de marché. Les programmes d’ajustement structurel du FMI – dont les effets dévastateurs sur le tissu social haïtien se font sentir encore aujourd’hui – sont à placer dans ce cadre. Ils visaient à faire répondre Haïti à des standards internationaux considérés comme objectifs. Les spécificités du pays comptaient peu. Haïti a donc été invitée à rejoindre le train de la mondialisation en marche selon des critères globaux ne prenant pas en compte la situation sur le terrain et cristallisant, de ce fait, un système économique de prédation où quelques familles y détiennent, depuis plus d’un siècle, la part majoritaire. Aussi, la transition politique doit-elle s’accompagner d’une transition économique.

Envisager la transition économique

Pour éviter une seconde confusion, il importe de préciser qu’il ne s’agit pas ici d’une référence au concept d’économie de transition désignant le passage à l’économie de marché et au nom de laquelle les institutions financières internationales ont procédé – de façon plus ou moins violente – à des thérapies de chocs sous la forme – nous l’avons vu – de programmes d’ajustement structurel et autres accords de Governor’s Island, pour un résultat très peu concluant. La transition économique dont il est question ici est celle de l’abandon de l’économie de rente – héritée de l’époque coloniale et maintenue par le même système social inégalitaire et archaïque justifiant la domination d’une très petite minorité sur la base de préjugés primaires – pour une économie plus viable et plus diversifiée.

La situation économique actuelle de l’État haïtien est peu enviable. Les sources combinées du FMI, de la Banque Mondiale et de la CIA établissent une image tout sauf rassurante du seul PMA (pays moins avancé) de l’Amérique. Haïti cumule les mauvais scores dans les classements mondiaux : 168ème (sur 186) dans l’indice de développement, 134ème (sur 140) dans l’indice de la compétitivité, 187ème (sur 200) pour le taux de chômage ; affiche un PIB (produit intérieur brut) nominal de 7, 4 milliards de dollars américains (140ème économie mondiale) avec un PIB par habitants en parité de pouvoir d’achat de 1,300 dollars (161ème) ; accuse un taux d’inflation de 12% pour un taux de croissance de 3,4% et a une participation négligeable dans l’économie mondiale (0,01% pour l’importation et 0,0% pour l’exportation).

À cette situation économique correspond une situation sociale désastreuse où 56% de la population souffre de la faim et 72% des Haïtiens vivent dans des logements précaires et dans l’insalubrité. Seulement 7,6% des logements en Haïti sont équipés d’une douche ou d’une baignoire et 6,7% d’un WC. Deux millions cinq cent mille Haïtiens vivent dans l’extrême pauvreté et un demi-million est menacé annuellement par les catastrophes naturelles. L’accès aux infrastructures de base reste très restreint, avec 28% de la population ayant accès à l’électricité et 10% à l’Internet. Une telle situation est source de tensions constantes et c’est au politique qu’il revient, par des mécanismes de réglementation certes mais surtout de régulation automatique, d’y remédier en travaillant à :

  • Rompre avec la dépendance et l’assistanat qu’ils soient sous formes d’aide publique au développement ou d’organisations non gouvernementales. Dans son livre-événement, « l’aide fatale », l’économiste zambienne Dambisa Moyo rappelle que « [l]’aide a été et continue d’être un désastre total sur le plan politique, économique et humanitaire ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Bien que 1 000 milliards de dollars aient été versés à l’Afrique, le revenu réel par habitant est inférieur à ce qu’il était avant les années 70, 700 millions d’Africains vivent avec moins d’un dollar par jour et le taux d’extrême pauvreté va grandissant. Les mêmes constats valent pour Haïti. L’aide n’est pas la solution ; le développent économique, oui.
  • Refonder l’économie par le développement de la production nationale et du marché intérieur. La production nationale dont il s’agit ici va au-delà de la production agricole pour embrasser ici et maintenant les comportements et les paradigmes de la nouvelle économie de la connaissance. La plus grande ressource d’Haïti est sa population ; elle n’est pas dans d’hypothétiques mines d’or ou d’élusifs gisements de pétrole, caractéristiques classiques d’une économie de rente. La refondation de l’économie haïtienne doit passer par l’éducation de la population et sa préparation à faire face aux exigences d’un monde globalisé.

Ces deux axes de travail devraient contribuer à l’établissement d’une large et solide classe moyenne dont la tâche sera de penser continuellement la nouvelle Haïti.

Penser la nouvelle Haïti

De tous les chantiers proposés ici, c’est sans doute le plus difficile mais aussi le plus important. Placer la (les) crise (s) haïtienne (s) dans une perspective de « longue durée » suppose l’élaboration d’un cadre de pensée aux visées claires et objectives s’appuyant sur des données mesurables. Intervenant dans le cadre sa « bataille juridique » contre le Conseil Électoral Provisoire, Jacky Lumarque a offert un concept nouveau pour circonscrire la réalité haïtienne : l’effondrement de la pensée. Cet effondrement survient dans l’absence flagrante de cadre de références d’une société fermement installée dans le présent et généralement indifférente au devoir de mémoire. Penser la nouvelle Haïti suppose de dépasser cet état de léthargie, de changer de registre d’historicité, afin de pouvoir se projeter dans l’avenir.

En sciences du management, la notion d’indicateur clé de performance (en anglais, Key Performance Indicator – KPI) désigne une valeur mesurable susceptible de démontrer l’effectivité d’une organisation à réaliser les objectifs qu’elle s’est fixée. Les KPI permettent d’évaluer la capacité de l’organisation à atteindre des cibles précises. Elles usent de taux pour faciliter la présentation de données techniques dans un format aisément accessibles à toutes les parties prenantes. Elles peuvent être des indicateurs d’alerte (normalité du système), d’équilibre (dérives potentielles) ou d’anticipation (tendances). De façon particulière, ces indicateurs interviennent dans les systèmes informatiques d’aide à la décision (en anglais, decision support system – DSS) où les données sont présentées et analysées en temps réel et les décisions prises en conséquence. En termes concrets, le DSS permet de prendre des décisions informées sur la base de données fiables et constamment mises à jour. Il fonctionne avec la même efficacité d’une industrie à l’autre; sa performance ne dépendant, en grande partie, que de la qualité des informations fournies.

Les KPI du développement réel d’Haïti seront établies au fur et à mesure que seront fixées les objectifs clairs de celui-ci : institutionalisation, justice sociale, autonomie, gestion de la réputation … Elles puiseront dans des bases de données qui traduiront et informeront sur la situation du pays, ses potentialités, ses faiblesses et ses forces. Ici, il importe de rappeler le peu de connaissance qu’Haïti a d’elle-même et la nécessité de combler au plus vite ce déficit. Grâce à cette collecte constante et systématique d’informations sur sa population, son territoire et son administration, l’État haïtien sera finalement en mesure – avec le soutien des collectivités territoriales et autres instances décentralisées – de mettre sur pied des politiques publiques rationnelles et  adaptées susceptibles de répondre aux besoins réels du peuple haïtien, dans son présent certes mais, plus important encore, dans son futur correctement anticipé. 

11 Comments

  1. Excellent recours au maître de l’École des annales pour mieux appréhender ce mal haïtien que l’on feint trop souvent ignorer (dans son essence) pour s’appesantir sur le conjoncturel ! Il faut d’autres analyses de cette trempe pour alimenter les plans d ‘actions des décideurs potentiels, espérons que certains tout au moins seront réceptifs et même demandeurs !

    1. Merci . Nous sommes effectivement adeptes céans des faux fuyants et trop souvent nous refusons sciemment de faire face. Nouvo chanson dire twa mwa. Nous réduisons tout un système à quelques individus contre lesquels nous nous soulevons – et avec raison – puis nous les laissons s’en tirer en toute impunité, laissant la porte ouverte à d’autres qui répéteront les mêmes exactions avec les mêmes conséquences.

  2. Tout d’abord je tiens à complimenter l’auteur-e de cet excellent article meme quand je ne partage pas l’ensemble des points de vue qui s’y dégagent. Il y a un acteur fondamental qui a été négligé dans cette tentative de saisir le mal etre haitien. La communauté internationale autrement dit les pays à qui profite l’état actuel des choses en Haiti. A noter qu’il y a deux niveaux de contradictions par rapport aux différents problèmes que confronte Haiti. D’un coté on retrouve une oligarchie rétrograde,rentière nous imposant une économie non-productive, qui prime l’importation; d’un autre coté il y a les grands producteurs des pays tels que USA, CANADA qui sont des véritables bénéficiaires du déficit de la balance commerciale haitienne. Ces acteurs internes et externes, quelle serait donc leur réaction vis-à-vis d’un projet mirant le renversement du statuquo? A noter que la situation qui prévaut en Haiti fait l’affaire de l’oligarchie haitienne et celle des « pays-amis » d’Haiti qui considèrent ce coin de terre comme leur back-yard. Par exemple, comment vont-ils réagir, les importateurs locaux et les producteurs de riz en provenance des Etats-Unis vis-à-vis d’un projet qui compte renforcer la production de riz dans la vallée de l’Artibonite? Une initiative qui réduirait la dépendance économique ainsi que la fuite des capitaux

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