Ti Mako

Pour L. qui vient de m’apprendre l’existence de cette annonce publicitaire et qui croit que, si j’écris un billet à ce sujet, mes « lecteurs et lectrices vont sûrement faire en sorte que l’Étoile S.A. présente ses excuses et la retire des ondes » .  À la radio, une femme explique à son voisin la dernière correction qu’elle a dû administrer à son restavèk Ti Mako à … Continuer de lire Ti Mako

¡Hasta la libertad siempre!

Je n’ai pas voulu parler de la mort de Fidel Castro. Je n’aime pas parler de la mort; j’accepte son inéluctabilité mais elle ne m’inspire guère. Je n’aime pas parler de Castro; je n’ai jamais trop su comment me sentir par rapport à lui. Aussi, avais-je résolu de laisser parler les autres, du très (trop?) effusif Justin Trudeau, saluant le départ d’un « leader plus grand que nature, [qui] a consacré près d’un demi-siècle au service du peuple cubain », au trumpien Donald Trump dénonçant « un dictateur brutal qui a opprimé son propre peuple », en passant par le très mesuré Barack Obama laissant le soin à l’histoire de juger « cette figure hors norme ».  Continuer de lire « ¡Hasta la libertad siempre! »

Des malheurs d’être une « intellectuelle »

Il était une fois une Haïtienne du pays qui commença un blogue, pour affirmer la loi de sa bouche certes mais aussi, pour soulager les oreilles de ses pauvres parents et amis qui devaient l’entendre jour après jour, tour à tour, râler, proposer, déplorer, recommander.

Ses parents et amis, plus masochistes qu’elle ne le savait, se sont pourtant mis à lire ses billets, à en discuter avec elle et à les partager avec d’autres. Magnanimes, ils aident désormais à échauffer les oreilles des autres, en toute générosité.

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L’histoire, notre sel

Dans le folklore haïtien, le zonbi est un être dépourvu d’agencement propre et dominé par son maître qui lui dicte ce qu’il doit dire, faire et penser. C’est un automate. Il ne questionne pas ce qui lui arrive; il n’en a pas la capacité. Victime d’un mauvais sort – ou, si l’on veut être technique, empoisonné grâce au konkonm zonbi (en français : concombre d’âne, nom latin : Momordica Elatorium) puis désenterré à la faveur de la nuit – le zonbi est un ex-défunt devenu la chose de son maître. Il est gardé, loin des vivants, dans une jwal (geôle) où il attend, impuissant, les instructions de son maître qu’il exécutera à la lettre … à moins de trouver l’antidote.

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Démocratisons notre démocratie

Faisons un truc fou. Un truc de malade. Un truc dingue. Invitons le demos à notre démocratie. Nous avons déjà tout essayé. Cela ne peut faire de mal. D’accord, nous sommes nombreux à croire :

  • avec Socrate – et ce cher Aristophane – que le demos est un animal instable et aveugle;
  • avec Platon qu’il n’est pas « sage » – lire instruit – et donc incapable de gouverner;
  • avec Flaubert qu’il est un éternel mineur;
  • avec Hugo, qu’il est un âne qui se cabre;
  • avec Voltaire qu’il est la canaille.

Les penseurs qui s’accordent pour parler mal du peuple sont aussi illustres qu’érudits; ils ont peut-être quelque raison. Mais, je le répète, nous avons déjà tout essayé. Surtout en gouvernements monocratiques (colonie esclavagiste, empire mimétique, royaumes adynastiques, républiques autoritaires). Un peu de délibération ne peut pas faire de mal. Mieux, il est dans notre intérêt bien compris que le demos se saisisse de sa démocratie. Sinon, nous risquons de tomber dans l’ochlocratie. Et là, les choses seront infiniment plus compliquées.
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Erostrates

Le 21 juillet -356, alors que la déesse Artémis était occupée, selon le bon mot du biographe Hégésias de Magnésie, « à mettre au monde Alexandre Le Grand », un homme déterminé à devenir célèbre mettait le feu à son temple à Éphèse. Comme le fait justement remarquer Jean-Paul Sartre dans la nouvelle du même nom, Érostrate « ne fit pas un si mauvais calcul » . Même voué à l’interdit par les Éphésiens, son nom est passé à la postérité grâce à l’historien Théopompe – dans ses Helléniques – et ceux qui ont suivi.

Érostrate n’était pas un mauvais bougre à la base. Comme la majorité d’entre nous – l’auteur de ces lignes non incluse – il aspirait à l’immortalité. À défaut de la pierre philosophale, et autre garant d’une vie éternelle, il a trouvé « the next best thing »: devenir célèbre. Il lui fallait toutefois trouver un moyen d’y arriver et flamber le temple de la déesse en était un – et un excellent. Alors, il le fit. Il fit sauter le temple.

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Un fétichisme de la liberté

Cette nuit, réveillée puis bercée par des tirs nourris, j’ai pris le plafond de ma chambre à témoin et me suis confiée un énième « voilà, ça recommence ! », avant d’ouvrir, excédée, l’application Kindle qui m’a suggéré de lire La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne. L’histoire, reprise par Hollywood dans un (énième) film du même nom avec une sublime Demi Moore, est celle d’une femme humiliée dans son être et dans sa chair mais qui s’efforce de rester digne et réussira même à se racheter, à la fin, aux yeux de sa communauté. Toutefois, ce roman reste surtout un excellent prétexte pour que Hawthorne, ancien chasseur de sorcières, fasse œuvre expiatoire en dénonçant l’hypocrisie de la société puritaine américaine en guise de rachat pour son péché de jeunesse.

C’est en ces moments d’étonnante lucidité de nos téléphones intelligents que nos lectures de science-fiction reviennent nous hanter et que la singularité technologique – cette folle (et peu solide scientifiquement) thèse qui veut que l’intelligence artificielle nous dépasse bientôt et décide du progrès – nous parait brusquement pas si farfelue que cela.  Quelques heures plus tard, l’application Loop News – de la très appréciée et très décriée Digicel mais nous y reviendrons peut-être un jour – m’informait que ces tirs s’étaient étendus à toute la commune de Pétion-Ville et qu’ils ont de surcroit été accompagnés d’une manifestation d’hommes armés de machettes déterminés à faire comprendre à ces bandits de la Plaine qu’ils ne pourront violer leurs femmes, leurs filles, et leurs sœurs. Une bonne samaritaine m’a envoyé la glaçante chanson des manifestants, accompagnée du cliquetis des machettes, par WhatsApp.

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Cérémonie du Bois Caïman

Le choix de la liberté – La cérémonie du Bois Caïman

Hier soir, j’ai lancé ce blog en guise de protestation contre l’insidieuse implication que ne pas voter aux élections équivaudrait à se départir de sa liberté d’expression, à ne plus avoir droit de cité dans les affaires de la cité. Même en passant sous silence le fait que, chez nous, le vote n’est pas obligatoire, il serait sans doute utile rappeler aux bien-pensants et aux donneurs de leçons qu’il y a deux cent vingt quatre ans, dans la soirée du 14 au 15 août 1791, mes ancêtres asservis, à qui je dois la loi de ma bouche, ont fait le choix inconditionnel et incontestable de la liberté. Ce choix ils l’ont fait pour eux-mêmes et tous ceux à venir, lançant une révolution qui devait rendre les droits de l’homme effectivement et indubitablement universels.
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