Plus Jammeh!

Yahya Jammeh s’était engagé à gouverner la Gambie pour un milliard d’années. Réélu pour la quatrième fois à la tête de la Gambie en 2011 lors d’élections tout sauf démocratiques, il remettait son destin « entre les mains du Tout-puissant Allah » et invitait les aigris, ceux à qui « cela ne plait pas« , à « aller au diable ». Lui, continuerait à demander « pourquoi [le journaliste gambien indépendant] Deyda Hydara est-il si spécial? » juste parce qu’il a été assassiné le 16 décembre 2004 et à appeler à couper les têtes des homosexuels … comme il sied à l’homme de Dieu qu’il est. Il y a un peu plus d’une heure, après avoir accepté puis rejeté puis pétitionné puis tempêté puis déclaré l’État d’urgence puis pesté contre le résultat des présidentielles du 1er décembre 2016 le donnant perdant, il est parti de Banjul laissant la place à son successeur et « décision de la Gambie », Adama Barrow.

Comme beaucoup (trop) de chefs d’État africains, Yahya Jammeh est arrivé au pouvoir, en 1994, à la faveur d’un coup d’État. Il gagna, coup sur coup, des élections en 1996 et 2001 et 2006 et 2011 et se préparait, dans le respect de la coutume, à gagner les élections de 2016. En 2002, il avait éliminé le seul obstacle sérieux à son règne sans fin. Il avait amendé la constitution gambienne pour mettre fin à toute limitation des mandats présidentiels. Désormais, aucun mortel ne pourrait lui enlever la présidence. Il s’en était assuré. Quant à ceux, néo-colonialistes fourbes et autres traîtres à la patrie, qui le qualifiaient de dictateur, il préféra les ignorer, en sa qualité de « dictateur de progrès et de développement« :

Being called a dictator doesn’t bother me at all because I am a dictator of development and progress. In 22 years, the unprecedented developments that my government has brought to the Gambia cannot be compared to the 400 years of British misrule, looting and stealing of our endowed resources.

Jammeh se sent en sécurité dans ce contrat aux allures scientologues que, dans sa grande sagesse, il a imposé aux 1.9 millions de sujets qu’il a pris sous sa protection lorsqu’il entreprit de « clarifier » la Gambie de toutes ces tares occidentales que sont la transparence, la lutte contre la corruption ou encore les droits de l’homme. La Gambie est bien le quatrième exportateur de migrants vers l’Italie – même si sa population n’excède guère les deux millions – mais il ne fait pas de doute qu’il s’agit ici, comme en Érythrée, d’ingrats corrompus par le diable occidental. Aussi, le Président Jammeh ne s’inquiète-t-il guère lorsque, en 2016, pour la première fois depuis 22 ans, l’opposition gambienne, ayant finalement compris que l’union fait la force, s’est réunie autour d’un seul candidat pour mettre fin au règne immortel.

Le 1er décembre 2016 – alors que Jammeh, visiblement inspiré par la démocratie athénienne, expérimente le vote par jetons – 886,578 électeurs sont invités à placer des boules vertes (pour l’élu d’Allah), mauves (pour l’ancien membre de l’assemblée nationale) et argent (pour l’ancien gardien de sécurité londonien) dans des urnes-tonneaux peints dans les mêmes couleurs. Puis arriva ce qui ne devait pas arriver. Le lendemain du vote, le candidat de la Coalition 2016, Adama Barrow, est élu 3ème président de la Gambie, avec 43,3% des voix. Le choc est de taille et Jammeh accepte les résultats. Le 3 décembre toutefois, en bon émule des Scientologues, il revient vite de son bref moment  de clairvoyance et conteste la réalité.

Comme tout apprenti autoritaire qui se respecte, Jammeh a commencé par bloquer toute connexion à Internet, étendant la déconnexion à tous les services alors que, avant les élections, seuls les services de messagerie comme Whatsapp et Viber étaient bloqués. Puis, fort de ses droits de citoyen d’une grande démocratie, il exigea que la Cour suprême annule les élections pour fraudes massivement frauduleuses, résolut de rester au pouvoir tant et autant qu’il n’aura pas eu satisfaction avant que, de guerre lasse, il ne finisse par déclarer l’état d’urgence, le 17 janvier 2017, un jour avant la date prévue pour la passation du pouvoir. Les aigris toutefois continuèrent de refuser de maigrir et, comme il arrive généralement dans ces cas-là, Yahya Jammeh n’eut d’autre choix que de se laisser convaincre par la CEDEAO (Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest) d’aller le faire loin.

Voilà qui devrait inspirer celles (et ceux) qui, aujourd’hui, dans plus de 20 pays marchent contre la victoire momentanée du racisme et de la misogynie.

4 Comments

  1. Autre point à noter: la situation aurait pu avoir une autre issue, n’était-ce les déclarations maladroites d’Adama Barrow, au lendemain de sa victoire, concernant la possibilité de traduire Jammeh en justice. Vu les multiples violations des droits de l’homme en Gambie, Barrow était dans son droit. Cependant, vu qu’il n’était pas encore au pouvoir, il aurait dû attendre son investiture pour dévoiler sa stratégie. Il aurait eu avec lui la majorité du peuple et les institutions. Cette gaffe fait que Jammeh va maintenant se la couler douce en exil plutôt que de comparaitre devant la justice gambienne pour répondre de ses actes. Dommage.

    1. Pour avoir vu passer un bon lot d’apprentis autoritaires ridicules, bêtes et méchants, il est sans doute mieux – et possiblement plus pratique – qu’ils aillent se la couler douce ailleurs. Qu’on le juge par contumace – qu’il ne puisse revenir comme Duvalier se la couler douce sur le lieu de crime – et qu’on s’attache à démanteler son pervers héritage.

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