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Pour D. qui n’en peut plus … 


La générale n’en pouvait plus. Voilà cinq mois que son mari était emprisonné sous de faux prétextes et qu’il réclamait en vain de voir des juges. Voilà cinq mois depuis qu’on trimbalait le général, tantôt au Cap, tantôt à Port-au-Prince, pour le crime d’avoir irrité le Président par sa seule existence. Elle allait plaider la cause de son mari. Elle leur expliquerait. C’étaient aussi des époux. Ils seraient sensibles à la douleur d’une épouse injustement privée de son mari. Ils comprendraient. Ils aideraient.

Ils, c’étaient les Parlementaires issus des élections organisées le Général Salnave à qui la Constituante de 1867 avait provisoirement « délégué » l’autorité exécutive (6 mai) avant de le nommer Président de la République (14 juin). Ils, c’étaient surtout les nombreux membres de la Chambre partisans de l’ancien gouvernement. Ils s’étaient réunis au 3 octobre et semblaient pouvoir faire contrepoids à l’action de Salnave. Madame Montas – puisque c’est d’elle qu’il s’agit- envoya donc une pétition invitant l’auguste assemblée à se pencher sur le cas de son mari.

Le calcul était juste. Le 11 octobre, la pétition fut la cause d’une séance houleuse à l’assemblée. Le Député Armand Thoby prenait la parole en faveur du Général Montas quand, sentant venir une contrariante résolution, le général Victorin Chevallier fit irruption dans la salle pour invectiver la Chambre et les menacer de leur faire découvrir les os de leur grand-mère.

Le ministère de Salnave, composé d’André Germain (Justice et Finances), Demesvar Delorme (Relations Extérieures et Instruction publique), Ovide Cameau (Intérieur et Agriculture) et Ménélas Clément (Guerre et Marine), peinait à trouver des arguments pouvant convaincre la majorité. Ces messieurs pouvaient difficilement reconnaître que le Président Salnave avait fait arrêter le général Léon Montas parce qu’il avait été nommé par le Président Geffrard.

Arriva ce qui devait arriver. La Chambre découvrit les os de sa grand-mère lorsque, le 14 septembre 1867, une foule  acquise au Président Salnave, composée surtout de « femmes armées de pierres et de coutelas… envahit le Palais Législatif, en chassa les députés, brisa chaises et bureaux » en chantant et en dansant, avant de se retirer et de clouer les portes en y laissant une pancarte où il était inscrit :

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Ce fut la fin de la session législative – qui n’aura duré que onze jours – mais le début d’une longue histoire de populations en colère clouant la porte d’institutions dont elles n’étaient pas satisfaites.

L’affaire Léon Montas s’est terminée dans la prison du Cap, dans la nuit du 4 au 5 décembre, avec la mort du concerné. Il aurait été frappé par « une crise d’apoplexie foudroyante » (Moniteur du 18 décembre 1867). Le Président Salnave, lui, finit- dans la plus parfaite tradition de celleux qui cherchent à instrumentaliser les peuples – fusillé sur les ruines fumantes du Palais.

L’aventure des portes clouées, elle, continua. Dans la commune de Plaisance du Sud, les juges ont longtemps appris qu’il ne faut pas énerver la population. Moins d’un an après l’installation de son tout premier juge de paix – suite à sa promotion de section communale à Quartier – les citoyen.ne.s excédé.e.s par la corruption de ce juge parachuté par le régime Duvalier cloua les portes du tribunal « jusqu’à nouvel ordre ». Le juge fut remplacé par un autre. On alla au tribunal lui ouvrir les portes et lui souhaiter la plus chaleureuse des bienvenues.

Sous la seconde présidence d’Aristide, un autre juge crût pouvoir gruger impunément cette population de ruraux stupides. Il comprit rapidement son erreur. Plaisance du Sud avait vendu ses outils mais n’avait pas vendu son métier. L’ex-juge se leva un bon matin avec un tribunal fermé… jusqu’à nouvel ordre.

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Patricia Camilien Tout afficher

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2 pensées sur “Maison à louer Laisser un commentaire

  1. Mais Plaisance du Sud se trouve dans quelle circonscription. Il y a la commune de Plaisance qui se trouve dans le nord du pays.

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