La lutte des classes n’aura pas lieu

Le premier théoricien de la lutte des classes n’est pas Karl Marx, économiste allemand fauché vivant aux crochets de sa femme puis de son ami et collaborateur Friedrich Engels, mais Platon, aristocrate grec d’une famille célèbre déçu par la démocratie et décidé à la remplacer par un gouvernement de sages (la sophocratie). Ce régime du roi-philosophe procède d’une philosophie totalitaire et conservatrice prônant une « cité idéale » illibérale et inégalitaire où le destin de l’individu est lié à celui de la cité tel que conçu et validé par les aristoï (άριστοι, meilleurs). C’est le communisme platonicien, celui de La République, où la classe aristocratique a en commun famille et avoirs.

Dans La République (-375 AD), Platon nous livre un traité sur l’éducation, celle de l’âme en particulier. Cette éducation est confiée à la cité « instrument privilégié appelé à enseigner la justice » et projection élargie de l’âme juste formée de trois parties :

  1. La raison qui délibère
  2. La force qui combat et obéit
  3. L’instinct qui produit et commerce.

À ces trois parties  de l’âme correspondent leurs équivalents dans la cité:

  1. Les chefs qui délibèrent, qui ont la connaissance et qui doivent être philosophes,
  2. Les guerriers représentant la force, le courage,
  3. Les producteurs menés par l’instinct qui font la richesse de la cité. 

La première classe est en fait celle de la République. Celle de Platon. Celle appelée à dominer les autres parce que, nous explique celui-ci, ses membres s’intéressent au pouvoir non pas par goût mais pour éviter le châtiment terrible d’être dirigé par moins bons qu’eux. La seule capable d’établir un bon gouvernement et éviter que la lutte (des classes) pour le pouvoir, « cette guerre civile et intestine les perd, eux et l’Etat tout entier ».

La sophocratie n’ayant jamais été établie, la lutte des classes s’est poursuivie, au delà de l’anacyclique, jusque dans sa plus grande production : la Guerre Froide. Une idéologie, le capitalisme, en est sortie vainqueure.  Sa victoire fut vécue et présentée comme la preuve ultime de sa supériorité sur toutes les autres, consacrant ainsi la fin du débat d’idées, la fin de l’histoire. Désormais, c’est dans une objectivité toute scientifique que la loi du marché régit nos vies. Il n’y a plus de combats à mener, la sagesse a gagné. Finies aussi, les idéologies.  Plus besoin de chercher. Nous avons finalement la cité idéale : c’est la démocratie libérale, combinaison optimale de la cité et du régime idéaux.

Les idéologies n’étant officiellement plus, il nous a fallu nous tourner vers d’autres avenues pour expliquer l’incapacité de cette cité idéale à résoudre ses paradoxes les plus saillants, notamment le creusement régulier et alarmant de l’écart entre les 67 plus riches et ces 3.5 milliards de pauvres qui leur font concurrence. Les politiques identitaires ont remplacé les réflexions idéologiques. Nous voilà donc préoccupés par l’orientation sexuelle de l’un, la couleur de peau d’un second, le sexe d’un troisième, l’ethnie d’un quatrième alors que notre exploitation par nos meilleurs ne s’embarrasse guère de ces différences. Mieux, cette fixation que nous faisons sur des détails négligeables est dans leur intérêt. Nous nous divisons et les aidons à mieux régner. Il nous en remercient en nous offrant, de temps à autre, des jeux, sans même avoir à nous donner du pain, occupés que nous sommes à nous accuser l’un l’autre d’avoir volé le pain.

Le Président socialiste de France s’offre un coiffeur à 9895 euros le mois alors que son peuple se bat contre la précarité que leur promet une certaine Loi Travail. Aux États-Unis d’Amérique, le premier Président « noir » – il serait mulâtre chez nous et métis ailleurs – assiste impuissant aux violences (policières) contre les Afro-Américains et la montée de la xénophobie contre les membres de la religion de son père. En Allemagne, en Angleterre, en Suède ou en Norvège, l’extrême droite retrouve un nouveau souffle à blâmer des migrants, fuyant les effets des lois objectivement scientifiques du marché et de la paix démocratique, de tous les maux de leurs pays : le chômage en tête. Au Sud, du Maghreb à l’Afrique subsaharienne, de l’Asie à l’Amérique latine, des luttes ethniques, des combats identitaires s’accordent aussi pour empêcher la prise de conscience salutaire : le problème est ailleurs.

En Haïti, nos laideurs leaders politiques ont compris la manœuvre et s’essaient maladroitement, impéritie chronique oblige, à nous amener sur le terrain identitaire. Des séries télé se retrouvent dans le collimateur d’un bouillant Sénateur qui s’est vendu comme le défenseur de la pudeur des jeunes sans avoir mené jusqu’au bout un seul dossier sur les détournements de mineurs, son cheval de bataille et ticket pour le Sénat. Des politiciens ont bâti leur carrière politique sur l’opposition qu’ils projettent comme absolue entre les Noirs et les moins Noirs. D’autres s’évertuent à opposer les intellectuels save au peuple malere. Ils en font, c’est le cas de le dire, leur fond de commerce, d’un camp à l’autre, de la gauche à la droite, et vice-versa.

Il n’y a plus d’idéologies. L’idéologie est un gros mot qui n’a pas sa place dans ce monde de l’objectif et de l’universel. La lutte des classes n’aura pas lieu. Elle a déjà été gagnée et nous ne nous sommes pas présentés. Nous n’avons pas compris qu’on se battait contre nous. Nous n’avons pas compris qu’en décidant pour nous, on décidait contre nous. Aussi, blâmons-nous l’autre, victime comme nous, parce que plus proche, plus accessible. Nos meilleurs, eux,  trop loins, trop forts, nous les admirons. Nous n’osons pas les critiquer de peur de sembler aigris. Ils en deviennent des modèles à suivre, à émuler. Ce sont les nouveaux sauveurs de l’humanité, ces individus-milliards habilités à décider, seuls,  dans leur infinie sagesse [grâce à laquelle ils sont devenus si riches], des priorités et de l’orientation à donner à l’humanité.

Platon aussi s’est posé en sauveur de l’humanité. Il sembla croire sincèrement que si on lui en avait seulement donné la chance, il aurait pu le mettre sur pied son gouvernement idéal dirigé par des gens comme lui. Ayant fui la démocratie athénienne pour se réfugier chez Denys de Syracuse, il s’attela sans relâche  à convaincre celui-ci de mettre en place la véritable panacée  qu’est la sophocratie. Il fit si bien que Denys l’Ancien le fit esclave et le mit en vente. Il eut de la chance. Il fut racheté par un ami et repartit vivre, créer  son Académie puis mourir dans son Athènes natale qui l’a bien accueilli en toute démocratie.

Dans son Discours sur le colonialisme (1950), Aimé Césaire posait que: « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. » Les conclusions quant au système néolibéral tel que cristallisé dans le consensus de Washington semblent claires: Portons-lui le coup de grâce et aidons-le à sortir de sa misère.

7 Comments

  1. EURÊKA !
    SI TONTON SAM SAVAIT
    Que c’est le problème de classe
    Qui galvanise le problème de race
    Que ferait-il pour y remédier?

    DOCTRINE DE L’ABONDANCE ET
    ACCUMULATION DES RICHESSES
    Certains pensent que vivre dans l’abondance
    au détriment de la classe moyenne est démocratique,
    légale et légitime. D’autres disent que la logique y
    manque,« l’argent n’a pas d’odeur », les super-riches
    n’ont pas de coeur, n’acceptent pas l’esprit de vérité
    et ignorent la philosophie de la justice, d’ailleurs la loi
    joue le rôle de rempart pour les puissants.
    Les opulents sont privilégiés au point qu’on considère
    leur infraction comme une pécadille, Qui n’aperçoit pas,
    sans le vouloir, ce vivant tableau mis au mur à la
    discrétion des passants? Les jouisseurs s’amusent
    dans l’océan de l’abondance et la classe moyenne
    dégringole dans les ornières de la pauvreté. Dans une
    communauté, pour un vrai état de droit et une sûre
    réduction de la délinquance, le système d’économie
    distributive s’impose.
    k1000

     

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