Accéder au contenu principal

Quand le vécu révèle les paradoxes systémiques de la démarche

Vous est déjà-t-il arrivé.e de vous demander comment des gens peuvent aligner autant de mots pour ne rien dire ? Vous est-il arrivé.e d’entendre quelqu’un vous proposer d’adopter une approche orientée résultats et retour sur investissement afin d’améliorer l’efficacité pratique relative à la gestion des programmes évalués ? Vous êtes-vous alors demandé.e si c’était votre ignorance qui vous empêchait de comprendre un langage hautement (faussement) technique ou la personne en face de vous qui perdait la boule ? C’est pire. Le jargon managérial est fait pour confondre et, manié de façon consciente, il peut se révéler très efficace dans la quête millénaire de la domination de l’autre.

Il y a une bonne raison pour laquelle cette langue, faite de mots abstraits auxquels on attribue des effets presque magiques sur des objectifs concrets, est de plus en plus utilisée par la classe managériale – classe intermédiaire entre le demos et ses meilleurs. En France, le président Emmanuel Macron, grand apôtre de la Startup Nation, l’a introduite en bonne place dans l’espace public. Il encourage à être « disruptif », « mobile » et « agile » dans la nouvelle « civic tech » et ainsi révolutionner la démocratie – « le système le plus bottom up de la terre » – grâce au Big Data.

En Haïti aussi, nos politiciens, fonctionnaires, et autres entités dépendantes des bailleurs de fonds internationaux, s’empressent de s’adapter. Les opposants-consultants du pouvoir qui collaborent avec les coopérants-consultants étrangers ont vite compris la nécessité d’un changement de paradigme s’ils veulent (ne rien faire pour) réussir à hisser Haïti au rang des entités républicaines les plus performantes dans la Caraïbe et, surtout, ils sont conscients que l’esprit du PartEx les aidera à y accéder. Le bottom line est que, même si, au cours de la durée, il y peut y avoir de sérieux setbacks, à la fin de la journée, Haïti devrait pouvoir réaliser une percée historique grâce au travail et à l’engagement de l’ensemble des parties prenantes et autres stakeholders.

Un ami quelque peu agacé par cette « novlangue » insipide avoua trouver particulièrement stupide que quelqu’un se lève chaque matin pour s’essayer à remplir la mer de pierres. Je lui ai alors proposé, pour l’aider à passer la pilule, ce générateur de jargon managérial pour paresseux.

C’est que, lui expliquai-je, magnanime, l’intervention mobilise les processus neurolinguistiques de la performance et la méthode programme les facteurs motivationnels de la démarche alors que le vécu clarifie les blocages institutionnels du dispositif. – Et il y en aura d’autres pour répondre de la même manière, fit-il, amusé . – Of course, l’expérimentation perfectionne les concepts stratégiques de la structure.

Bien sûr, nous en rions, mais ce langage absurde participe, chez les Millennials surtout, du sentiment, de plus en plus prégnant, d’avoir un bullshit job. L’impression de passer à côté de sa vie parce que, under under, l’on sait qu’on ne sert à rien. Que tout ça, tout ce langage destiné à convaincre que l’on accomplit quelque chose, ne convainc au final personne, même pas soi-même. Que tout ça, même benchmarké avec allocation d’actifs, c’est du vent. Que le diagnostic a beau stimuler les paradoxes participatifs du groupe, et le recadrage dynamiser les concepts analytiques du métacontexte, tout cela est du pipi de chat.

Mon inquiétude majeure vient du fait que, si nous continuons ainsi, si le jargon managérial continue de s’imprinter chez nos politiques, le demos sera encore plus isolé dans sa démocratie. Cette positive attitude, ce savoir-être des doers et autres achievers contribue à accélérer son aliénation. Il est une douce euphémisation qui aliène lorsque les licenciements collectifs deviennent des plans de sauvegarde de l’emploi et que l’instabilité du marché de l’emploi s’analyse en termes de flexisécurité. Comment peut-on même se permettre d’être en colère face à tant de positivité ? Comment ne pas questionner sa négativité face à une approche si upbeat? Aussi, un tel jargon s’accompagne-t-il d’une ringardisation de l’expression simple et claire. Il finit par fausser toutes nos interactions, leur ôter tout sens. Il s’attaque à nos expériences, nos vies d’individus. C’est de la biopolitique puissance P, un dressage aussi efficace qu’effectif, pour abêtir chaque jour un peu plus l’autre, lui faire douter de sa valeur et l’assujettir complètement.

C’est rageant- en tout cas, cela devrait l’être – mais nous nous contentons généralement de nous moquer de cette langue ridicule, en négligeant le fait qu’elle sert un but précis et n’est pas tant destinée aux ressources humaines de l’entreprise – dont on doit développer le capital humain – mais aux investisseurs/actionnaires, les seuls à réellement compter.

C’est quand même fou que nous ayons accepté de devenir des « ressources » et du « capital », même humains. Au moins, avant, nous étions le personnel et les travailleurs. Des ressources et du capital ont un propriétaire, là où une personne effectue un travail qui, en termes lockiens, le rend propriétaire. Pourtant, nous considérons ces développements comme un progrès et y participons allègrement en calculant, avec application, notre valeur sur le marché du travail. Même notre santé n’échappe pas au tout-capital. Idem pour nos relations sociales, notre « capital social ». Les experts en parlent, nous donnent des astuces pour augmenter notre RSI social ou optimiser notre capital santé et nous répétons, en chœur, leur bêtise – ce qui est une excellente chose pour nos meilleurs, celleux qui excellent à détruire notre capital naturel et doivent se préparer à nous vendre bientôt de l’air en bouteille, lorsque le réchauffement climatique et la pollution débridée auront suivi leur cours. En reprenant ces formules, nous faisons mieux que les généraliser, nous les normalisons, nous les intériorisons, nous les naturalisons.

Voilà pourquoi les sciences du management s’intéressent de plus en plus à la psychologie, au point de développer la psychologie – et non plus la sociologie – organisationnelle. L’intérêt ici n’est plus de dominer des espaces terrestres (tellurocratie) ou des espaces maritimes (thalassocratie) mais de dominer l’espace et détenir la ressource la plus importante de tous: l’individu. En masquant la réalité sous des mots vaguement techniques et positifs, la novlangue managériale – et de plus en plus administrative et politique – accélère le processus.

Comme on sait, les #PoFlèLeta dans les rues ne sont un problème que si on les publie sur les réseaux sociaux et de telles publications contribuent à salir Haïti. Voilà pourquoi les doers, vrais leaders et patriotes, leur opposent de belles photos de plages avec le hashtag #ThisIsHaiti. Et voilà, Haïti, comme par magie, devenue propre.

Patricia Camilien Tout afficher

How about we let the writing do the talking?

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :
Aller à la barre d’outils