Et si nous payions mieux nos responsables politiques ?

L’un des arguments qui est revenu le plus souvent pendant cette grève des médecins résidents est qu’il était indécent que les émoluments des Sénateurs soient si élevés – ils ne le sont pas, c’est nous qui sommes très pauvres – alors que les médecins résidents ne gagnent que très peu. Le raisonnement voudrait que celui qui a étudié le plus longtemps et, ipso facto, fait le travail le plus utile gagne plus. Pourtant, le Sénateur a souvent étudié très longtemps à l’école de la vie politique – et une campagne est une bien rude épreuve pour tout être humain normalement constitué – et son travail n’est pas, de sauver des vies, une personne à la fois, mais de sauvegarder notre vie, celle de la cité, tous ensemble. Il me semble que, en suivant cette logique au snobisme mal placé, le Sénateur gagne.

Certains m’objecteront, avec quelque raison, que nos Sénateurs sont souvent incompétents, ne font pas leur travail ou abusent de leur position. Je rétorquerais, preuves à l’appui, que nos médecins aussi. Notre République de suceurs dans son entièreté,  en fait. Le raisonnement ne tient donc pas. Il n’y a d’ailleurs aucun mal à bien payer nos élus. Tous, tant qu’ils sont. Nous les avons choisis pour faire un travail, il convient qu’ils soient convenablement compensés. Après tout, nous attendons bien de nos employeurs qu’ils nous payent un salaire convenable.

C’était aussi le point de vue d’un homme que le Président américain, Barack Obama a qualifié de « géant de l’histoire », un homme qui, en l’espace d’une génération, a fait passer son pays, ancien avant-poste colonial, exigu et sans ressources naturelles, « du Tiers-Monde au Premier Monde« , l’ancien premier ministre singapourien : Lee Kwan Yew.

Mes étudiants le connaissent, avant tout, comme un des penseurs du moment culturaliste des Relations Internationales. Champion des « valeurs asiatiques » – il  deviendra par la suite bien moins radical, crise asiatique oblige – Lee Kwan Yew a longtemps critiqué l’attachement de l’Occident aux droits de l’individu. Il leur préférait des valeurs, attachées à ce qui s’apparenterait à une identité pan-asiatique, mettant l’accent sur le bien social et économique de la communauté. Ce collectivisme est présenté comme en accord avec les principes dictés par des classiques chinois, tel la piété filiale attribué au grand Confucius – un ouvrage à la lecture quelque peu difficile que mes pauvres étudiants ont dû lire puis critiquer en 15 pages minimum, police de taille 12, interligne 1.5.  (Mon amour inconditionnel pour mes compatriotes doit être ma façon d’expier). Néanmoins, Monsieur Lee père – son fils dont la photo sert de vignette à ce billet est l’actuel Premier ministre de Singapour – a réussi ce que personne n’aurait pu croire possible alors qu’il venait officiellement de se séparer de la Malaisie et qu’il en est littéralement tombé malade (d’angoisse) sous le poids de la décision. Aujourd’hui, bien que très loin d’être aussi pauvre que nous, la Malaisie est encore confortablement installée dans le Tiers-Monde alors que Singapour fait désormais partie des plus grandes économies du monde. 

Lee Kwan Yew avait une vision bien simple de la question qui sert de prétexte à ce billet : pour attirer les hommes de la plus grande qualité vers la politique – indépendamment de leur motivation  – il faut leur offrir un salaire comparable à ce qu’ils gagneraient dans le secteur privé. Il ajoutera que des salaires bas pour des ministres qui gèrent des milliards ne peuvent que conduire à un dysfonctionnement du système où seuls les hypocrites, futurs ruineurs de pays, voudront rejoindre le service public pour s’en servir à des fins personnels. Voilà pourquoi, avec un salaire de près de 2 millions de dollars par an, Lee Hsien Loong est le responsable politique le mieux payé au monde alors qu’il préside aux destinées d’un pays qui se trouve régulièrement dans le top 10 des pays les moins corrompus de la planète. Car, avec ces hauts salaires,  viennent de hautes exigences, celles du CPIB (Bureau d’investigation des pratiques corrompues).

Les pouvoirs du CPIB sont très étendus. L’agence gouvernementale peut faire des recherches sur le suspect certes mais aussi sa famille et ses agents et examiner leurs finances. Elle peut aussi faire et fait souvent des appels à témoins et le Singapourien peut, en quelques clics, soumettre une e-plainte à l’agence. Comme à l’époque athénienne, en lieu et place de l’atimie, une amende de 10 000 dollars assortie d’un emprisonnement de douze mois sont prévus par la loi pour décourager les fausses déclarations de sycophantes modernes. Le résultat est un système aussi rapide qu’efficace où la corruption est maintenue au minimum.

Chez nous, un candidat fait sa campagne en utilisant ses propres fonds, ou grâce à des fonds empruntés à gauche et à droite, comme un investissement duquel, de façon tout-à-fait légitime, il attend un bon RSI (Retour sur investissement ou ROI, pour les MBA et autres anglophiles). Une fois élu, son salaire étalé sur quatre ou cinq ans, ne lui permet pas de rentrer dans ses dépenses et encore moins d’économiser et de s’offrir une vie en accord avec sa position. Son salaire en devient un prétexte pour masquer le fait qu’il usera de sa position pour vendre ses votes et autres décisions politiques au plus offrant. Cela ne justifie certes pas l’attitude, mais il le contextualise.

Nos élus ne sont pas seuls à se trouver dans cette situation. Tel Directeur d’unité d’un ministère important gagne 500 dollars par mois. Tel agent du fisc gagne moins de 300 dollars par mois. L’un comme l’autre va chercher à arrondir ses fins de mois. C’est accepté. Normalisé. Personne ne se risquerait même à les dénoncer. Certains y trouvent une certaine justice. En attendant, cette corruption inhérente au système dysfonctionnel qui est le nôtre nous touche tous. Abordée par le bas, elle concerne cet homme qui doit payer un raketè pour avoir son passeport à temps, cette femme souffrante qui doit soudoyer une infirmière pour que le médecin la voie avant, vous et moi qui devons toujours graisser la main de quelqu’un à chaque fois que nous avons besoin d’un quelconque service de l’État.

Ce qu’il nous faut, ce n’est pas faire le jeu du populisme primaire de cette polémique stérile sur le salaire de nos responsables politiques. Ce qu’il nous faut,  c’est nous habituer à les responsabiliser. Faire durer la chanson

Récemment, le Conseil National des Télécommunications (CONATEL) nous a informé par un beau graphique de ce que nous savions déjà : les compagnies de téléphone céans nous volent, une surfacture à la fois. Puis, excusez du peu, silence radio. Des commissions de vérification, d’évaluation, d’éthique, et que sais-je encore, nous parlent de fraudes massives aux élections, de détournements massifs dans l’administration publique, d’irrégularités et de négligences criminelles… et nous confirment ce que nous savions déjà : la corruption continue de gangrener la société haïtienne. Puis, rien, silence radio. Jusqu’au prochain scandale qui, lui, non plus, ne durera pas. 

À moins que nous ne changions d’attitude.

8 Comments

  1. Bien dit, mais malheureusement on est pauvre ! Par contre, avec des assemblées moins pléthoriques on pourrait peut être mieux payer des élus plus efficaces. On pourrait peut être aussi se contenter d’une seule assemblée d’une cinquantaine de personnes au plus ! …mais bon c’est au Peuple de décider , et il l’a fait avec la constitution de 1987.
    Il faut peut être éviter des distorsions salariales comme quand les ONG et les OIG drainent les ressources humaines dans vers des activités improductives mais bien remunerees. Souvent les meilleurs emplois en terme de remuneration sont les moins utiles socialement. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur les unites de coordination ou de gestion de projets (inutiles et souvent multi-bailleurs)

    1. Certes mais les ONGs ne payent bien les locaux que comparativement à la misère qu’ils gagnent ailleurs. Les articles et recherches sur la question se multiplient à travers le monde.

      Quant à l’Assemblée, peut-être n’avons-nous pas besoin d’aller si loin ? N’est-ce pas le Directeur de l’Office du management et des ressources humaines qui dénonçait récemment le trop plein d’employés sans aucun terme de références ni aucune tâche spécifique au sein de l’administration publique ? Un parlementaire m’avait avoué, une fois, l’air d’une confidence, que 9 employés du Parlement sur 10 sont payés pour ne rien faire. Je n’ai pas osé lui demander s’il s’incluait dans le lot.

  2. Dans presque tous les secteurs confondus les locaux ne gagnent en effet qu’une misère, on comprend la fuite (et souvent le gaspillage) des cerveaux vers des pays etrangers (souvent pour faire de petits boulots peu valorisants mais mieux remuneres que les emplois valorisants de chez nous) ou vers les OIGs, ONGs et autres « projets inutiles »….

  3. Le processus de selection et d’election doivent aussi changer. Definitivement pas les elections et nomminations qu’on a!

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