Nous apprenons, par le Nouvelliste, que la PNH a repris le contrôle de quatre localités occupées par les gangs. Grand bien nous fasse! L’horreur de la nuit du 23 au 24 août restera encore longtemps avec nous. Les cris, les vies détruites, l’impuissance mais surtout le rappel brutal de la double réalité qui pèse sur chaque vie en Haïti: les gangs peuvent nous atteindre et l’État n’y fera rien. La PNH reprenant le contrôle arrive (chrono)logiquement après. Bien après le succès net d’une violence communicatrice, délibérément stochastique.

Les massacres perpétrés par les gangs font partie d’une grammaire désormais bien incorporée dans le quotidien haïtien où les victimes immédiates ne sont jamais qu’incidentales. Leur fonction n’est pas tant de tuer que de créer chez la population une anticipation de la violence garante de sa bonne conduite. Dans cette langue particulière, l’absence de l’État n’est pas un vide discursif mais une contribution structurelle à la crédibilité de la menace.

La violence a souvent une fonction dissuasive. Ces 5 dernières années nous ont appris avec acuité que la question n’est pas celle de la capacité des gangs à nous tuer mais celle de l’incapacité de l’État à nous protéger et donc les limites de notre qualité de sujet de sa protection. Le Léviathan national étant aux abonnés absents, le pouvoir violent des gangs prend une dimension ancitipatoire. La population haïtienne adapte son quotidien en fonction d’une violence qui n’a pas encore eu lieu.

En 2017, un an avant que tout n’explose, avant que la violence quotidienne ne devienne une langue commune, j’invitais, sur ce blogue, à comprendre que sa grammaire s’étendait rapidement et qu’il était grand temps de commencer à être du bord des victimes de celle-ci. C’était un autre temps. Un temps où il était encore possible de s’imaginer empêchant Haïti de se transformer en jwal à ciel ouvert. Une période lointaine, avant les terriritoires perdus et le déplacement forcé de victimes ayant de la valeur et méritant notre indignation.

C’était encore l’époque des « zones de non-droit » où il était admis que des individus puissent vivre dans les conditions nécropolitiques les plus abjectes et où leurs droits pouvaient être violés ouvertement sans créer aucune obligation d’intervenir de la part de l’État. Nous nous permettions encore de juger ces gens-là et de présumer qu’ils méritaient ce qui leur arrivait. Puis l’homo sacer de Cité Soleil est devenu celui de Village de Dieu, puis de Martissant, de Carrefour, et finalement d’Haïti. La spatialisation de la valeur politique des vies s’était échappée de son confinement pour s’étendre à des vies précédement méritantes. La géographie différentielle qui, depuis 1805, produit pouvoir, identité et légitimité avait cessé de fonctionner: Haïti toute entière est devenue une zone de non-droit.

La désubjectivation précède la déterritorialisation. Elle commence par l’abandon différentiel de populations, l’ineffectivité de leurs droits et la normalisation de l’exception. Les acteurs coercitifs renforcés et consolidés en autorité alternative imposent un contrôle social qui aboutit, en bout de ligne, au contrôle territorial. À propos de la situation à Martissant, je m’étonnais au 4 juin 2018 que:

Personne ne semble toutefois s’intéresser au scandale qu’a été la vie de P. à Grand-Ravine et que continue d’être la vie de milliers d’autres comme lui, prisonniers du grand B. Ils sont pourtant, comme tous les autres, des citoyens haïtiens. – Il faisait pourtant son respect

Aujourd’hui, cette situation est celle d’un client, homme d’affaires à Carrefour, qui me racontait il n’y a pas longtemps son quotidien dans le fief de Krisla.

L’abandon de l’État participe à la production du pouvoir qui finit par s’y substituer. Les annonces régulières de la PNH sur la reprise de contrôle de localités pourtant contrôlées par la mémoire de l’acte violent précédent semblent dénoter une compréhension lacunaire de la brutalisation du peuple haïtien qui n’est pas seulement du fait des gangs mais coproduite par l’interaction de la violence de ceux-ci avec le désengagement de l’État. Le gouvernement nous dit être à mi-chemin de son objectif de formation de 4000 nouveaux policiers – qui s’ajouteraient aux 13 000 actuels – pour lutter contre des gangs qui ont pu prendre le contrôle de 90% de la capitale et de nombreux axes routiers nationaux avec des effectifs armés estimés à 3000.

La frontière de la violence n’est pas que territoriale. Elle est discursive, sociale, politique.

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