Il vendait des livres pour survivre

Ce matin quand il a laissé sa maison pour se rendre à son travail, c’était un jour comme un autre. Il portait ses jeans délavés, un t-shirt qui avait vu de meilleurs jours et son sac noir, son compagnon fidèle, son vieux collègue à la librairie du coin de rue où il vendait ses livres.

Bouquiniste, ce n’est pas très rentable comme métier mais cela permet de gagner juste de quoi faire vivre la famille, jour après jour. C’est peu, mais cela lui offre une certaine dignité. De quoi garder la tête haute … jusqu’à ce que la Mairie, ses agents, ses policiers, son service d’ordre, ses humiliations en règle, sa destruction des propriétés de pauvres marchands sans défense … vienne rappeler à notre libraire de rue que sa vie ne vaut rien.

C’est un métier difficile, bouquiniste. C’est le cas de tous les petits métiers auxquels doivent se livrer la majorité d’une population privée d’emplois et d’accès au crédit – même quand nos banques accusent des records de rentabilité. Faute de pouvoir s’offrir une librairie, on transforme le trottoir en étagères. On y étale, comme on peut des livres aussi usés qu’éclectiques et on attend le client qui contribuera à faire bouillir la marmite.

C’est un métier lassant, bouquiniste. L’attente peut se faire très longue et exige une patience sans bornes. Ce n’est pas comme la marchande de fritay à coté. Elle, elle a de la chance. Tout le monde mange, et, tous les jours. Lire, c’est une autre histoire. Mais elle aime bien bavarder et c’est une distraction comme une autre. Cela raccourcit l’attente et fait oublier …

C’est un métier à risques, bouquiniste. Voilà la Mairie qui est là. Accompagnée des redoutables agents de la Brigade d’Opération et d’Intervention Départementale. Vite, il faut tout ramasser, puis courir et s’enfuir. Sinon, ils vont tout détruire. Tout prendre. Tonner. Invectiver. Puis rire. Rire de ces gens qui reviennent encore et toujours salir les rues de la plus riche ville haïtienne avec leur misère et leurs commerces ridicules.

C’est un métier qui tue, bouquiniste. Même en pleine démocratie. Même quand la liberté d’expression règne et que les livres entrent régulièrement en folie. Notre libraire de rues reprend son sac à dos noir, ses livres et détale sans demander son reste. Il ne ramènera rien aujourd’hui à la maison mais il aura au moins gardé ses livres. Demain, il recommencera. Il bavardera moins. Fera plus attention. Ne se laissera pas surprendre. Demain, est un autre jour.

Il ne « baigne [pas] dans sang alors qu’autour, des marchandises sont étalées ça-et-là dans une atmosphère imprégnée de gaz lacrymogène » et qu’une foule de curieux observe la scène. Demain, il ira vendre ses livres. Aujourd’hui est un jour comme un autre.


PS: Aidez-moi à obtenir de Loop News qu’ils enlèvent cette photo du cadavre de ce pauvre homme assassiné de leur article. Il a souffert assez d’indignités comme cela et sa famille n’a vraiment pas besoin de cela en ce moment.

PPS: Mise à jour: Moins de 30 minutes après la publication de ce billet, Obed Lamy de Loop Haïti m’a appelé pour m’annoncer qu’ils avaient vu mon appel et enlevé la photo incriminée ici. L’erreur était de bonne foi, le visage de la victime n’apparaissant pas, ils ont cru que l’image pouvait passer. Je tenais à publiquement les remercier d’avoir compris et d’avoir posé aujourd’hui ce beau geste d’humanité. C’est le genre de réactions qui me convainc, jour après jour, que notre espèce, notre pays, n’est pas sans espoir et que, ensemble, nous pouvons encore accomplir de grandes choses. Merci à toute l’équipe de Loop Haïti.

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Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. marienadine dit :

    Jahnes love. I really loved reading this article. I used to read books in French when I lived in Ayiti and attended school. I continued to read in French through years of being in the Bi-Lingual French-English program at my Junior High School in Brooklyn, NY. And I have a tremendous love for books. I studied Comparative Literature, Anthropology, Folklore and Folklife, Sociology and now Philosophy, fields that require a lot of reading. So, I spend a lot of money on books. I wish that I could travel to Ayiti to support book vendors. I don’t remember seeing them on the Streets or at the Market when I lived in Ayiti during the 1970s. This short article was so poetic and sad. It kinda reminded me of a short story in one of Edwige Danticat’s novels. Can they get a license to vend like folks in NYC and other U.S. cities do? Blessed love.

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