L’histoire, notre sel

Dans le folklore haïtien, le zonbi est un être dépourvu d’agencement propre et dominé par son maître qui lui dicte ce qu’il doit dire, faire et penser. C’est un automate. Il ne questionne pas ce qui lui arrive; il n’en a pas la capacité. Victime d’un mauvais sort – ou, si l’on veut être technique, empoisonné grâce au konkonm zonbi (en français : concombre d’âne, nom latin : Momordica Elatorium) puis désenterré à la faveur de la nuit – le zonbi est un ex-défunt devenu la chose de son maître. Il est gardé, loin des vivants, dans une jwal (geôle) où il attend, impuissant, les instructions de son maître qu’il exécutera à la lettre … à moins de trouver l’antidote.

C’est l’élatérine, substance blanche, très amère et toxique, qui serait l’élément actif de la zonbification. Du grec ancien ἐλατήριος [elatêrios (« Qui purge »)], c’est, à petite dose (6 à 8 mg), un purgatif puissant extrait pour la « première fois » – comprendre par un scientifique occidental – au début du XIXème siècle par un certain Morrus. À dose conséquente, elle plongerait la victime dans un « état de faiblesse tellement marqué que la victime évolue vers l’atonie musculaire ».

Dans son Essai sur le phénomène de la zombification en Haïti, le Docteur René Toussaint décrit avec force détails ce processus où « les muscles volontaires.. sont sélectivement atteints [même si] les muscles lisses… sont touchés dans une moindre proportion» , donnant ainsi l’apparence de la mort. Celle-ci n’étant qu’apparente, quelques gouttes de pilocarpine, substance alcaloïde extraite du jaborandi dont les propriétés parasympathicomimétiques – soyons pédants – suffiraient pour permettre la réactivation cardiaque de la victime et mettre fin à la supercherie. Mais, les pauvres parents éplorés, croyant à la mort de l’un des leurs, l’enterrent et consacrent, à leur insu, son statut de zonbi. Tout n’est pas perdu, toutefois. Il reste, d’après notre folklore, un autre antidote à toute épreuve : le sel.

Le sel, voyez-vous, aurait le pouvoir de ranimer le zonbi, de le ramener dans le monde des vivants. Aussi, dans sa jwal, ne reçoit-il jamais que de la nourriture, fade et insipide, sans sel. Pour le sauver de sa prison, il suffit d’un grain de sel car, le zonbi qui a goûté du sel, n’est plus un zonbi. Il pense désormais par lui-même, il agit par lui-même, il parle par lui-même. Il retrouve sa mémoire. Il retourne à son vrai moi. Il redevient homme.

Le retour de la mémoire est particulièrement important. Il permet au zonbi de s’ancrer dans sa vie dont il redevient l’acteur principal. Un être sans mémoire, n’a pas d’histoire et un être sans histoire n’est pas. Pas vraiment. À ne vivre que dans le présent, on perd la capacité d’analyser le monde et de rendre compte par soi-même de sa réalité. On se retrouve à vivre une réalité produite par l’Autre, telle qu’il la projette, telle qu’il la protège, selon des logiques qui lui sont propres. Cette élatérine d’un genre particulier paralyse l’esprit critique et empêche d’avancer. Sans mémoire, sans histoire, on n’est plus qu’un zonbi en attente des ordres du maître, quel qu’il soit.

Mais nos ancêtres anciennement asservis ne se sont pas révoltés contre un système liberticide et génocidaire pour que nous suivions les diktats des autres. Ils ne se sont pas battus, nu-pieds et en haillons, contre la grande armée napoléonienne, pour que cette terre qu’ils nous ont léguée soit transformée en jwal à ciel ouvert. Nous pouvons l’affirmer parce que nous avons une histoire, parce qu’elle est belle et que nous avons de quoi être fiers. Mais nous pouvons aussi l’affirmer parce que nous avons connus des moments difficiles, que nous avons accumulé les bêtises, que nous avons trop souvent négligé d’apprendre de nos erreurs parce que nous étions trop pressés de passer à autre chose. Nouvo chanson dire twa mwa.

Alors que nous nous apprêtons à entamer une nouvelle page de notre très longue crise politique, prenons le temps de nous rappeler de ce qui était écrit dans les précédentes. Évitons de réduire nos problèmes à quelques personnes dont nous ne réclamerions que leur absence des positions précédemment occupées. Rappelons-nous les raisons profondes de notre révolte. Souvenons-nous des mécanismes et pratiques décriés pour mieux les déraciner. Ne soyons pas si pressés d’oublier. Faisons durer la chanson. Goûtons à l’Histoire. Sans cesse. C’est notre sel.

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4 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Revenir à ce « sel » est un moyen essentiel pour se connaitre en tant que collectivité , pour se projeter dans l’avenir, pour se construire. Il faut donc faire une place plus importante à l’Histoire dans la formation des élèves notamment. Il faudrait peut-être questionner la pertinence de la politique menée jusqu’ici dans ce domaine (s’il y en a une) et se méfier de cette démarche en éducation qui vise à produire en série des travailleurs immédiatement opérationnels mais peu aptes à penser.

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