Des solutions individuelles à des problèmes collectifs 

L’insécurité – lire celle qui atteint, selon la formule controversée du Directeur de la police, une certaine clientèle – est de retour. Il y a quelques heures, le collègue d’un ami et lecteur de ce blogue s’est fait braquer, en plein embouteillage*, au Haut de Delmas, soit le même quartier, résidentiel et généralement calme, où, il y a une semaine, une jeune médecin de 32 ans avait été assassinée lors d’une tentative ratée de kidnapping. Le collègue s’en est tiré en manœuvrant sa voiture pour s’enfuir sans demander son reste. Les bandits, peu impressionnés par sa grande dextérité, ont tiré sur la voiture qui s’en allait, pour faire bonne mesure. Lui, s’en est sorti avec la peur de sa vie, une voiture sérieusement amochée et un traumatisme qu’il n’oubliera probablement pas de si tôt.

Mon ami et moi avons brièvement discuté de l’opportunité d’abandonner complètement la zone de Delmas dans nos périples quotidiens puis nous sommes rendus à l’évidence que cela ne changerait rien. L’insécurité est désormais à géométrie variable et elle peut nous rattraper à n’importe quel moment. Cité Soleil et Pétion-Ville brûlent en tandem. Éviter l’une pour l’autre n’offrirait, au final, aucune garantie.

C’est l’un de nos plus grands travers dans ce pays. À des problèmes collectifs, nous pensons pouvoir trouver des solutions individuelles. Le réflexe peut se comprendre; c’est de l’ordre de l’instinctif. Se préserver, soi-même, d’abord. Mettre son gilet avant d’aider un autre passager. Pour aider l’autre, c’est plus qu’utile, fondamental. Lors de l’inévitable démonstration nous rappelant que la machine volante dans laquelle nous sommes entassés peut toujours s’écraser, l’hôtesse de l’air nous redit toujours les vertus de la charité bien ordonnée. Ce n’est donc pas le réflexe qui dérange, c’est plutôt la suite que nous lui donnons. Nous oublions les autres. Délibérément. Et de la plus suffisante façon.

Au problème collectif de l’insécurité, nous opposons nos murs de forteresse et nos agents de sécurité privée. Au problème collectif du blakawout, nous opposons notre arsenal de génératrices, d’inverters, de batteries et de panneaux solaires. Au problème collectif de l’accès à l’eau potable, nous opposons nos châteaux d’eau, nos camions d’eau et nos réservoirs. Puis, nous proclamons notre Haïti différente et prions le reste d’arrêter de nous embarrasser devant le Blanc.

Naturellement, le calcul ne tient pas. Nos agents de sécurité privée ne nous seront pas bien utiles quand les chauffeurs de certains voudront leur faire un cadeau-surprise.  À moins de rester enfermés chez nous 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, aucune de nos solutions individuelles ne pourra nous sauver.

Quand une petite pluie amènera, crue, inondation et avalanche emportant tout sur son passage, quand toute cette eau bloquera la route pas éclairée où nous nous empresserons, sans succès, de rentrer chez nous, quand dans l’embouteillage ainsi provoqué le chauffeur de B. s’approchera de notre voiture pour nous kidnapper, notre Haïti ne sera pas bien différente de celle de la marchande tuée au marché Télélé. Avec ou sans RIP sur Facebook, notre Haïti commune sera celle de l’insécurité multiforme dont les bras finissent un jour, toujours, par se refermer sur nous, bride sur coup, sans attendre, jusque dans notre sécurité factice.

La semaine dernière, après-le-boulot, je suis sortie manger avec quelques membres de mon équipe dans un restaurant qui vient d’ouvrir. L’un d’eux a pris des photos – dont l’une sert de vignette à ce billet – qui ont porté quelqu’un à nous demander dans quel pays nous étions et quand exactement étions-nous partis à cette conférence internationale. La question était pertinente.  Le complexe qui abrite ce restaurant est particulièrement agréable, ses jardins d’une douce luxuriance et une bonne partie de la clientèle est faite de personnes évidemment étrangères.  Il se trouve pourtant dans la partie la plus inquiétante de l’une des rues les plus sales, les plus dangereuses et les plus populeuses de Pétion-Ville; une partie de la ville que j’avoue volontiers avoir peur de traverser, même en voiture, à toute vitesse, et avec les vitres teintées. Aussi, en ressortant du complexe, ai-je recommencé à paniquer.

Il était 22 heures passées, « l’insécurité était de retour » et j’allais devoir passer par la cour des Miracles pour rentrer chez moi. Chez moi, derrière mes murs, avec ma sécurité, mon électricité et mon eau privées … mais la cour des Miracles était là qui attendait.

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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Nansen ALEXANDRE dit :

    Et si c’était la solution pour enlever le pays de la misère dans laquelle il se trouve? Moi je crois fortement que la relève d’Haïti passera OBLIGATOIREMENT par le privé. Au fur et à mesure que l’on continue de solutionner individuellement nos problèmes (quelqu’en soit sa nature) nous finirons par crèer un mur solide pouvant faire avancer notre cause. Il nous faut donc plus et beaucoup plus d’initiatives privées.

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    1. Alors vous n’avez pas compris mon billet. Le problème n’est pas l’initiative privée mais le fait que celle-ci se limite à une personne et sa famille qui, de surcroît, prie les autres de bien vouloir arrêter de l’embarrasser avec leurs plaintes. La réalité toutefois est que, chaque fois que l’on sort de son petit paradis égoïste, l’état de déliquescence et d’insécurité multiple du pays nous rattrape et souvent de la plus brutale façon.

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