Mon frère et moi avons un désaccord.
Mon frère préféré – je n’en ai qu’un – en visite docteur – de six jours – a été témoin d’un crime inénarrable dans l’immeuble qui abrite les pauvres os de sa sœur contre les rigueurs de l’hiver qui s’en vient.
Vendredi matin, j’ai reçu de ma logeuse la photo de deux jeunes hommes, l’un brun, l’autre blond, avec cette inscription en blanc sur fond écarlate : « Voleurs de colis Amazon ».
Les deux garçons, qui doivent avoir 13-14 ans à tout casser, ont été immortalisés à la.porte d’entrée, tenant une boîte estampillée Amazon où se trouvaient des ustensiles de cuisine que mon frère – cuisinier amateur – avait insisté pour que j’achète et que je n’allais probablement jamais utiliser de toute façon.
Comme j’en parlais à mon frère – nous n’avions pas encore réalisé que le.colis était nôtre –, je reçus un nouveau message sur WhatsApp éclaircissant le.premier:
Bonjour
Si votre colis a été volé appelez la police nous avons des preuves
Bonne journée
Naturellement, je n’en ferai rien. Samedi matin, je confiais à mon frère prier pour que ce soit un de mes colis et éviter ainsi que la police ne soit mêlée à l’histoire. Lui, en bon Haïtien élevé à la sauce FIC, pense que « qui vole un œuf… » Le colis, soutenait-il, responsable, aurait pu contenir des médicaments. Je lui opposai la faible probabilité d’un tel scénario au Canada, pays de la médecine socialisée. Il n’en démordra pas: il faut porter plainte. Quitte à l’abandonner après. Ces jeunes doivent apprendre qu’il y a des conséquences à leurs actes.
Mes prières ont été exaucées. Je suis la victime de ce crime indicible. Je ne porterai donc pas plainte. Je veux croire que le contenu particulièrement inutile de ce paquet va dissuader ces porch pirates en herbe de poursuivre leur entreprise, mais c’est surtout parce que, en bonne disciple de Foucault, je refuse de contribuer à cette extension du pouvoir disciplinaire, cette gouvernementalité au quotidien que nourrit notre adhésion toujours croissante au panoptique, à travers des dispositifs de sécurité de plus en plus invasifs : caméras extérieures, sonnettes vidéo, téléphones… Tous ces objets que nous achetons avec notre argent pour centraliser nos données, participer à une entreprise généralisée d’étiquetage et faciliter le contrôle du Tabir-Sarail sur nos vies.
Vous me direz que, parfois, un vol de colis est un vol de colis et qu’il n’est nul besoin de mobiliser les études poststructuralistes de la sécurité pour en rendre compte. Je crois toutefois sincèrement le réflexe policier dangereux pour la vie en société. La police devrait être contactée pour des crimes autrement plus importants.
Je serais ouverte à l’idée de prévenir les services sociaux s’ils me promettaient de ne pas monter un dossier qui suivra ces jeunes toute leur vie et les rendra encore plus susceptibles de verser dans la déviance… mais la police, jamais.
Du reste, je n’avais même pas besoin de ces ustensiles.




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