Depuis quelque temps, lors de notre marche matinale, nous interrogeons B. et moi quant à une mystérieuse pancarte délavée annonçant une église que nous ne voyions jamais. Le nom étant en anglais nous en avions conclu qu’il devait s’agir d’un projet de missionnaires américains qui n’a pas abouti. Ce matin, en coupant à travers bois, nous sommes tombés sur la clé du mystère.

Le sommeil nous avait trompées et nous sommes donc parties un peu après 6 h, plutôt que notre 5 h 15 d’habitude. Comme il faisait un peu trop jour, nous avons préféré éviter les routes habituelles et leur trop-plein de motos. Nous avons ainsi découvert de nouveaux chemins, faits de route à peine tracée, dont l’un, de sinuosités en sinuosités, nous a conduites vers un chantier où un ouvrier s’activait à planter l’armature en fer de futurs poteaux en béton et un autre à étaler du remblai tandis que celui qui devait être le pasteur s’était visiblement arrêté pour nous voir passer.

Vêtu d’un t-shirt de sport bleu étiré par un ventre repu, il avait posé un pied sur une grosse pierre pour optimiser son poste d’observation. Nous sommes passées bien vite avec un léger geste de salutation de la tête auquel il répondit sans doute mais nous ne sommes pas restées pour le voir. Quelques secondes plus tard, venait l’eurêka : à côté se trouvait une église en béton, à l’allure protestante et au financement américain. Le projet avait plus qu’abouti – il était en expansion.

En Haïti, en ces temps troublés, les plus grands bâtisseurs – en dehors de l’État haïtien dont les routes et établissements durent une législature – doivent être les missionnaires chrétiens qui construisent églises, écoles, hôpitaux, centres communautaires, orphelinats… au bénéfice de leurs (futures) ouailles. J’ai cherché, il n’existe pas d’étude systématique de ce phénomène mais il devrait. Notre récente infrastructure, si limitée soit-elle, est le fait de missions américaines qu’un pasteur haïtien entreprenant a réussi à séduire par chance – les Blan passaient par là – ou par démarchage direct – à la suite d’un voyage aux États-Unis généralement facilité par un membre de la diaspora locale.

Nous sommes bien loin de la logique précédente du Concordat de 1860 entre Haïti et le Saint-Siège par lequel l’État haïtien subventionnait son Église officiellement catholique et lui confiait d’importantes fonctions éducatives et sociales. Le Concordat signé, des centaines de missionnaires, majoritairement français, surtout bretons, arrivèrent en Haïti pour une seconde vague d’évangélisation qui vit s’installer les congrégations qui ont formé et défini des générations entières d’Haïtiens et d’Haïtiennes : les Frères de l’instruction chrétienne (1864) à qui nous devons le gros de notre curriculum classique, les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny (1864), les Spiritains (Pères du Saint-Esprit, année) et, la plus fondamentale de toutes, les Filles de la Sagesse (1875). Et puisque nous parlons de la congrégation fondée par la bienheureuse Marie-Louise Trichet, il faut bien mentionner son compagnon d’œuvre Montfort et donc les Montfortains installés dans plusieurs de nos régions.

Ensemble, ces congrégations bien françaises – la France n’est pas la première fille de l’Église pour rien – ont construit couvents et presbytères ; écoles et séminaires ; hôpitaux et dispensaires ; et bien sûr des orphelinats. En 1865, le Petit Séminaire Collège Saint-Martial ouvre ses portes à Port-au-Prince. Pendant des générations, les religieux venus répondre à l’appel missionnaire lancé après le Concordat formeront une bonne partie des élites masculines du pays ainsi qu’une partie de son clergé. Leur mission était aussi culturelle : achever la christianisation d’une société que beaucoup d’entre eux jugeaient encore dominée par les « superstitions » – comprendre le vodou. Aujourd’hui, ce sont les missionnaires américains qui semblent avoir repris le flambeau de la construction de nos infrastructures matérielles et mentales, destruction du vodou incluse, naturellement.

Les missions chrétiennes – catholiques à leurs débuts – ont longtemps accompagné l’expansion impériale – européenne puis américaine – en érigeant les infrastructures matérialisant leur présence. Dans les colonies françaises, espagnoles ou portugaises, le clocher précède la mairie et l’instituteur est d’abord prêtre. Dans les dominions américains, le missionnaire est d’abord entrepreneur. Financé par des églises indépendantes, parfois modestes, parfois très prospères, il développe des partenariats directs avec des pasteurs locaux comme sied à une mission fonctionnant par réseaux, affinités personnelles et initiatives individuelles.

La relation à la communauté s’en trouve changée. Le missionariat ancien s’inscrivait dans des structures internationales anciennes, soutenues par Rome, les diocèses européens et les grandes œuvres missionnaires. Le curé était central dans sa paroisse, une institution à lui seul. Le pasteur est un citoyen parmi d’autres, en concurrence avec d’autres pasteurs pour conquérir davantage de fidèles et priant pour que Dieu lui envoie enfin le missionnaire blanc qui fera décoller son église.

La relation à Dieu transmute également. Les attentes sont désormais plus directes. Avoir un Blanc permet au pasteur d’offrir du concret : vêtements usagés, nourriture, médicaments. La pression s’étend d’ailleurs à la plus si officielle Église catholique qui voit désormais ses prêtres se faire démarcheurs aussi dans les communautés catholiques à l’étranger avec quelques succès.

Certes, il est d’autres missions en Haïti, humanitaires, celles-là mais laissant moins de traces dans le paysage. À quelques minutes de la nouvelle église découverte ce matin, une citerne estampillée IsraAid se propose, via trois tuyaux en laiton, d’offrir de l’eau à une ville dont le système d’adduction d’eau potable existe depuis plus de cent ans. Ce puits au bord de la route, attenant à un jardin privé, n’a sans doute servi qu’une fois depuis ses quatre années d’existence : le jour de son inauguration, dont la date a été fièrement gravée dans le béton.

Laisser un commentaire

Trending