Une ancienne ambassadrice des États-Unis d’Amérique accuse son pays de laisser triompher en Haïti le mal dont elle s’était pourtant faite complice

Ces derniers temps, notre plus grande défenderesse – à tout le moins dans sa tête – est une figure plutôt inattendue. Depuis plus d’un an, la diplomate américaine Pamela White multiplie témoignages au Congrès améiricain, interventions dans les médias et autres plaidoiries pour appeler, ex cathedra, à une intervention militaire américaine en Haïti. Hier, Le Nouvelliste s’est intéressé à la dernière tribune de celle qui fut l’Ambassadrice américaine en Haïti à l’époque bénie des bandits légaux. Le journal résume:

« Le mal triomphe en Haïti, et les États-Unis ne font pas grand-chose », tel est le titre de la dernière tribune de l’ex-ambassadeur des USA en Haïti, Pamela A. White, publiée par le Washington Post. La tribune pointe du doigt l’indécision de l’administration Biden, une certaine indifférence des médias, des politiques américains et appelle à l’envoi, sans fanfare, d’un contingent de 2000 hommes pour protéger l’aide destinée aux populations affectées par la situation.

« Pamela A. White : « Le mal triomphe en Haïti, et les États-Unis ne font pas grand-chose » », Le Nouvelliste, 5 décembre 2022

Mme White déplore le fait qu’il n’y ait « aucun sentiment d’urgence de la part des médias télévisés ou des politiciens aux États-Unis quant au fait que la population [haïtienne] souffre de difficultés insupportables ». Elle liste consciencieusement nos problèmes, chiffres et statistiques à l’appui, et enjoint les « hommes et femmes de bien, [d’] arrête[r] de ne rien faire ».  Je conçois fort bien qu’il puisse y avoir là un peu de buyer’s remorse mais, après s’être montrée particulièrement proche de l’administration PHTK alors que celle-ci travaillait activement à créer la situation actuelle, on serait en droit d’attendre de Mme White qu’elle commence par reconnaître ses torts et son rôle dans la légitimation d’un régime dont tant les chefs politiques que les supports économiques sont désormais sous sanctions internationales pour trafics illicites et financement de gangs.

Durant ses trois ans de mission, les images de l’ambassadrice américaine « copinant avec » les chefs du régime PHTK ont fait le tour de la toile.  Elle n’était d’ailleurs pas seule, son collègue Kenneth Merten et son homologue français, Didier Le Bret, ne cachaient pas plus leur affection pour le PHTK, bracelets roses à l’appui. Messieurs Merten et Le Bret sont des hommes toutefois et les photos de Mme White – femme de condition – profitant des joies du carnaval, avec ses amis réputés narcotrafiquants et financeurs de gangs, ont naturellement été jugées plus sévèrement.

Au mois d’août 2015, dans le traditionnel bilan de départ du Nouvelliste avec les ambassadeurs en fin de mission, le journal s’est fait indulgent. L’article  Derniers regards de Pamela White sur Haïti,   décrit une Pamela Ann White, pétillante, spontanée, ayant le contact facile « au point de provoquer l’ire des adeptes de la vieille école, celle s’imaginant un diplomate comme la retenue fait homme ». Nous voilà donc face à une femme élégante, au large sourire, qui, « du haut de ses 67 ans, a l’allure d’une adolescente ». Une femme qui est « venue enthousiaste et repart avec le même sentiment ». Une femme au « sourire sonore » qui « explose de rire avant d’arrêter brusquement ». Dans l’entretien, il est question de politiciens « intelligents » « passionnés par leur pays » mais ne s’entendant guère, préférant s’accuser de trafics de toutes sortes. Il également question de support des États-Unis d’Amérique à la Police nationale d’Haïti pour lutter contre ces trafics illicites. Mais il est surtout question d’impunité et de corruption.

Mme White doit en savoir quelque chose. La diplomate aurait confié au Dr Reginald Boulos que Martelly et son entourage ont détourné 120 millions de dollars des fonds PetroCaribe. L’ancien futur candidat à la présidence et ancien chef de parti avait partagé la confidence au mois de janvier 2019, sur Télé 20, à l’époque où le #PetroCaribeChallenge voulait encore dire quelque chose. La nouvelle ne fit pourtant pas de vague. Le journaliste en souligna, en passant, le caractère significatif – se gwo bagay w ap di la – et l’on passa à autre chose.

L’information était d’autant plus significative que, alors même que tout le monde s’entendait pour dénoncer les élections de l’été 2015,  s’empressait de les déclarer acceptables, arguant que « l’annulation du scrutin … ne serait pas bénéfique au processus électoral ». Que Mme White cautionne, avec un tel aplomb, un processus frauduleux, mené par des gens qu’elle sait être criminels, place ses plaidoiries actuelles sous une lumière particulière. Surtout lorsque l’on se rappelle que, en décembre 2014, elle s’était personnellement déplacée au local d’un parti d’opposition dans une tentative g’énéralement perçue comme devant sauver la mise à l’administration Martelly.

Mon trait toxique consiste est de continuer de croire – pour refuser de tomber dans des théories du complot – que nos Frankensteins, tout racistes light qu’ils puissent être, ne sont pas engagés dans un processus conscient de destruction de la première République noire. Je crois fermement que l’incompétence se révèle toujours autrement plus dommageable que les complots les mieux ourdis. Il est toutefois une atroce fatigue liée au fait de voir l’incompétent.e d’hier s’ériger en sauveur.euse d’aujourd’hui. Une fatigue paralysante à vous couper l’envie d’écrire.

Mme White est libre de donner son opinion sur la politique étrangère de son pays. C’est son droit le plus entier. Mais si nos médias doivent reprendre ses interventions pour la consommation nationale, pouvons-nous nous entendre pour que celles-ci soient toujours accompagnées d’un bref rappel sur les relations qu’entretanait Mme White avec le régime PHTK? Le journalisme contextuel ce n’est pas que pour les formations en écriture journalistique. Cela peut sauver un pays.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :