Ces pays qui n’avancent pas

Jeudi soir, après une journée particulièrement frustrante, je discutais avec un ami canado-béninois de l’incroyable nonchalance avec laquelle certains refusent de prendre leurs responsabilités, en étant régulièrement en retard, en ne respectant aucun délai et en n’ayant généralement qu’une très vague idée de ce qu’exige le minimum syndical de l’éthique professionnelle. Connaissant mes réticences quant à toute interprétation essentialiste, il a pris soin de préfacer sa réponse en y faisant référence mais en m’assurant qu’il s’agissait avant tout de rester réaliste :

Patricia, m’a-t-il dit, tu butes constamment contre un mur parce que tu es dans une culture autre que la leur mais refuses de la prendre en compte. […] Tu exiges des rapports chiffrés alors que la culture même du rapport n’est pas encore installée. Tu veux que les gens arrivent à l’heure juste alors que leur rapport au temps s’étend à la journée. […] Tu as des exigences d’efficacité qui ne sont tout simplement pas les leurs. Comprends qu’ils sont aussi déboussolés que toi dans ces cas-là ; vous utilisez des langages différents.

Comme j’insistais que j’étais aussi haïtienne que ceux dont je parlais et que certains avaient, comme moi, fait des études en Amérique du Nord et en Europe, mon ami m’a gentiment interrompu pour me dire que là n’était pas la question parce que « quand [il est] rentré au pays pour aider avec le chantier de [sa] mère, [son propre cousin] qui a fait des études [en Amérique du Nord] comme nous, s’est tellement bien réinstallé dans la culture [d’un pays bien ancré dans le sous-développement] que lui, non plus, ne parlait plus le même langage ». Dans nos deux pays, au Bénin comme en Haïti, existe(rait) une culture de l’à-peu-près qui n’est sans doute pas étranger à notre statut peu enviable de Pays Moins Avancé (PMA), de derniers de la classe sur la scène mondiale.

En 1968, la deuxième Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) adopta sa première résolution (la résolution 24 (II)) sur la question des PMA. Dès la première Conférence, en 1964, il était déjà question de ces pays moins développés et de l’attention particulière qu’il fallait leur accorder. En 1971, sur la base des travaux de la CNUCED et la recommandation du Comité de la Planification du Développement (CDP), l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations-Unies approuva la liste des PMA selon les critères suivants : PNB par habitant de $100 (dollars américains de 1968) ou moins ; secteur industriel participant pour 10% ou moins du PNB ; adultes alphabétisés à 20% ou moins.

La toute première liste comptait l’Afghanistan, le Bénin, le Bhutan, le Botswana, le Burundi, l’Éthiopie, la Guinée, Haïti, la Haute Volta (actuelle Burkina Faso), la République Populaire Démocratique Lao, le Lesotho, le Malawi, les Maldives, le Mali, le Népal, le Niger, l’Ouganda, le Rwanda, les Samoa, la Somalie, le Soudan, la République Unie de Tanzanie, le Tchad et la République arabe du Yémen. Furent subséquemment ajoutés le Bangladesh, la République Centre-africaine et le Yémen démocratique, en 1975 ; le Cap Vert et les Comores en 1977 ; la Guinée-Bissau en 1981 ; Djibouti, la Guinée Équatoriale, Sao Tome et Principe, Sierra Leone et le Togo en 1982; Vanuatu en 1985 ; Kiribati, la Mauritanie et Tuvalu en 1986; le Myanmar en 1987; le Mozambique en 1988; le Liberia en 1990; le Cambodge, Madagascar, les Iles Salomon, le Zaïre et la Zambie en 1991 et l’Érythrée et l’Angola en 1994.

De cette longue liste de mauvais élèves, seulement quatre ont réussi à passer en classe supérieure : le Bostwana (en 1994), le Cap-Vert (en 2007), les Maldives (en 2011) et les Samoa (2014). En fait, de 25 à la création de la catégorie en 1971, ils ont presque doublé pour passer à 48 : 34 en Afrique, 9 en Asie, 4 en Océanie et nous en Amérique. D’après le dernier rapport du CNUCED (2014), ils sont aussi en net recul, par rapport à 1971, pour le PIB par habitant (réduit de moitié) et, bien que leur classe représente un huitième de la population mondiale, leur contribution à la production mondiale est désormais inférieure à 1%. Ce, en dépit d’une importante aide internationale et de la multiplication d’initiatives internationales (Déclaration et programme d’action de Vienne, Initiative pays pauvres très endettés, Initiative « Tout sauf les armes », African Growth and Opportunity Act (AGOA) …). Les raisons d’un échec aussi flagrant ont fait l’objet de nombreuses études, certaines moins convaincantes que d’autres, mais toutes difficilement conclusives. Je crois toutefois que mon ami béninois – qui est pourtant plutôt taciturne – a touché dans sa longue – et peu caractéristique – tirade une importante plaie du doigt: la problématique de la différence de langage.

Vendredi soir, j’étais à la finale de Miss Haïti pour supporter deux de mes anciennes étudiantes qui y participaient. La soirée, annoncée pour 7h PM, ne débuta qu’à 8h51, deux minutes après que les organisateurs aient daigné enfin nous annoncer que le spectacle allait commencer. Après une heure et cinquante-et-une minutes d’attente, dans une salle qui sentait le renfermé et où l’on voyait valser d’impressionnantes toiles d’araignées, bien droguée d’anti-histamine, dans un combat sans merci contre mes allergies et les éternuements intempestifs, assise sur une chaise en plastique tout sauf confortable et de surcroit branlante, j’ai eu droit à cette bonne blague de l’animatrice de la soirée après son bonsoir de convenance : « Nous allons vous faire attendre encore un peu avant de commencer » suivie d’un petit rire supposé être drôle qui n’a, naturellement, pas été suivi d’excuses. J’ai failli me lever et partir mais je me suis rappelée de mon ami et de sa leçon, le soir précédent, sur les différences de langage. J’ai décidé d’accepter l’amateurisme flagrant, les improvisations pathétiques, les bruits de micro, les vidéos qui ne jouent pas, les robes froissées de nos Miss – qui, il faut le dire, méritaient mieux, tellement mieux – les problèmes de régie … et, généralement, le peu d’organisation d’un événement qui n’a su que faire d’une Carolyn Désert, proprement sublime et particulièrement ravissante, laissée à elle-même pour retrouver sa route vers la sortie de la scène.

L’attente a payé. Il y eut Yanni ! Un garçon d’une dizaine d’années dont la parfaite maitrise de chansons cultes et classiques a conquis toute la salle qui ne s’est d’ailleurs pas privée, debout comme un seul homme, de l’applaudir à tout rompre. Dans ce qui est vite devenu le Show de Yanni, le très jeune crooner a chanté For Me Formidable pour accompagner les postulantes, The Way You Look Tonight pour nous faire patienter pendant la délibération des juges puis, sur demande du public, Por la Soledad et La Bohème entonnée en chœur par l’assistance. Il y eut d’autres ratés avant le très satisfaisant couronnement des deux Miss International (Marie Viannye Ménard) et Miss Monde (Seydina Allen) mais, à la fin de la soirée, j’avais déjà tout oublié, tout pardonné.

Ce n’est pas que je m’installe dans la culture de l’à-peu-près – loin de là – mais elle a un petit côté bohème, c’est le cas de le dire, qui en fait le charme. Le problème est que, à force de nonchalance, on n’avance guère. Si cela continue, je crains que nous ne devions encore très longtemps nous accommoder de notre très peu enviable statut d’unique PMA de l’Amérique. À moins que nous ne l’acceptions comme une marque distinctive de plus, auquel cas …

11 Comments

  1. Un grand ami disait qu’il saurait qu’Haïti a emprunté la voie du développement économique quand on commencerait à être à l’heure dans ce pays. Dommage : il est mort avant l’heure. Mais je continue de penser qu’il avait en partie raison et que le rapprochement entre ce que vous appelez une culture de l’à-peu-près et nos piètres performances économiques peut être pertinent.
    On ne peut qu’être d’accord avec vous sur le blocage que constitue pour nous cette culture de l’à-peu-près. Il aurait même été intéressant de pousser un peu plus loin l’analyse jusqu’à par exemple évaluer l’ampleur du phénomène (quantifier/apprécier le niveau de flou dans notre langage, nos plans, le fonctionnement des entreprises, etc.). Il serait encore plus intéressant de montrer comment effectivement cela affecte l’économie (par exemple : dans quelle mesure les retards des élèves à l’école affecte leur apprentissage? dans quelle mesure les retards des employés affecte la productivité de leur travail et, par là même, la richesse générée dans l’économie?). Il est regrettable que votre analyse, très intéressante, n’appuie pas avec assez d’arguments le rapprochement que vous faites entre notre culture de l’à-peu-près et notre retard de développement. Cela parait évident, mais j’ai toujours eu peur des évidences. Mais on ne peut pas non plus trop vous en vouloir : on ne sait même pas si ces arguments et ces données existent! De plus, ici, ce n’est qu’un blog, pas une revue scientifique. Au moins, votre billet aura eu le mérite d’attirer l’attention sur la question.
    Ceci m’amène à un autre petit reproche, un peu plus pertinent cette fois. Certes, l’imprécision dans nos horaires, dans notre langage, dans notre façon même de planifier certains événements, est un fait. Toutefois, je suis étonné de voir que votre analyse, d’habitude plus nuancée, se soit limitée à poser ce constat sans en questionner la nature et l’origine (votre ami béninois a effleuré cet aspect) et sans relativiser l’ampleur possible du phénomène. Je m’explique. N’est-il pas possible par exemple que ce système, où le vague et le flou cohabitent, soit par exemple plus efficace qu’un système plus précis et basé sur la rigueur dans le même contexte socio-économique? Par exemple, en Haïti, pourquoi donner un rendez-vous à 10h15 am. précisément quand un embouteillage imprévu sur LA route nationale #2 peut annuler tous nos efforts pour être à l’heure? D’accord, d’accord, on peut partir de chez soi plus tôt « au cas où », sauf qu’en suivant cette logique régulièrement on arriverait souvent une heure à l’avance (une perte de temps inacceptable) aux lieux de rendez-vous si par (mal)chance il n’y avait pas d’embouteillage, dans la mesure où ceux-ci peuvent nous faire perdre bien plus que 30 minutes en moyenne quand il y en a! Je ne suis pas en train de faire l’éloge de l’imprécision et du flou, je ne fais que constater que dans bien des cas, ils peuvent être plus adaptés que des formules rigoureuses qui ne veulent rien dire dans le contexte. Ainsi, préférera-t-on souvent donner rendez-vous vers 10h à un ami plutôt qu’à 10h00? On préférera, pour le peuple peu instruit que nous sommes, l’utilisation des gode, des marmites, des ponyen, des men, des mots chaud, froid, loin, près, comme ça, ozalantou ou encore des bras (pour indiquer la longueur), à l’utilisation des unités du système international (SI) comme : le kilogramme, le Kelvin (ou le Celcius, plus courant) ou encore le mètre.
    Puisque ce langage approximatif est paradoxalement assez clair pour qu’on le comprenne, et puisqu’il est adapté à notre réalité de tous les jours (elle en est même une conséquence), il devient même absurde de vouloir le changer tant que le système qu’il décrit reste incertain. Exigeons d’abord que l’Etat construise assez de routes, ensuite on pourra exiger à nos « pauvres » compatriotes plus d’efforts pour être à l’heure! Luttons d’abord pour que plus de gens bénéficient d’une éducation adéquate et, naturellement, la culture de l’à-peu-près pourrait disparaitre, du moins dans une certaine mesure.
    Et ceci conduit à l’autre point que j’avais évoqué : la necessité de relativiser l’ampleur du phénomène en Haïti en réalisant que tout pays a une certaine culture de l’à-peu-près. Mais pas toujours dans les mêmes domaines de la vie courante. Dans les pays occidentaux également, le langage et la planification peuvent être approximatifs en certains points. Par exemple, on a souvent reproché à la presse divers amalgames (par exemple, confusion entre accusé et coupable) ainsi que son utilisation parfois imprécise et incorrecte du vocabulaire scientifique qui peut être la source de nombre de rumeurs et de mésinterprétations populaires. Enfin, dans les pays de l’Amérique du Nord, qui semblent être la référence pour l’auteure du blog en matière de précision, on utilise aussi des termes vagues et vides de sens (la nature, les Noirs, etc.). Le problème semble être seulement déplacé. On est certes plus précis dans les horaires, plus rigoureux et la société est bien organisée (dans certains domaines clés). Mais le flou persiste quand il s’agit de sujets plus complexes, parce que, paradoxalement, le flou peut être un bon outil pour communiquer quand la complexité d’un phénomène commence à dépasser notre entendement (ce qui est peut-être le cas de Haïti pour la plupart des phénomènes). Pour illustrer ce dernier propos et terminer ce long commentaire, je termine avec ces deux citations d’un mathématicien de référence, Lotfi Zadeh, père de la logique floue (fuzzy logic) :
    * »More often than not, the classes of objects encountered in the real physical world do not have precisely defined criteria of membership. For example, the class of animals clearly includes dogs, horses, birds, etc. as its members, and clearly excludes such objects as rocks, fluids, plants, etc. However, such objects as starfish, bacteria, etc. have an ambiguous status with respect to the class of animals. »
    * »In general, complexity and precision bear an inverse relation to one another in the sense that, as the complexity of a problem increases, the possibility of analysing it in precise terms diminishes. Thus ‘fuzzy thinking’ may not be deplorable, after all, if it makes possible the solution of problems which are much too complex for precise analysis. »

    1. Voilà un vaste programme de recherche auquel j’espère que certains – peut-être même moi – voudront bien s’atteler. Un billet s’y prête mal, comme vous l’avez d’ailleurs remarqué, et, à ma défense, j’ai bien pris la peine de rappeler que « Les raisons d’un échec aussi flagrant ont fait l’objet de nombreuses études, certaines moins convaincantes que d’autres, mais toutes difficilement conclusives. » avant de me fendre du  » Je crois toutefois que mon ami béninois – qui est pourtant plutôt taciturne – a touché dans sa longue – et peu caractéristique – tirade une importante plaie du doigt: la problématique de la différence de langage ». Ce billet avait donc vocation à susciter le débat et aller au-delà des réflexes classiques (lire économico-économiques) de l’analyse des causes du « sous-développement ». Votre commentaire est un pas dans la bonne direction. Merci de l’avoir partagé avec nous.

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