Nourrir la République

J’ai cherché sans succès les appels d’offre pour nourrir les fonctionnaires de la République. Si l’attribution des marchés publics suppose, généralement, la publication d’appels d’offre dans des quotidiens à grand tirage – et donc Le Nouvelliste – certains font l’objet de publication plus confidentielle, sous forme de notification, après identification préalable du contractant qui correspond le mieux aux critères établis. Le 25 mai 2012, relevant les seuils de passation de marchés publics – en les multipliant par 8 – l’administration Martelly-Lamothe reconnaissait le bien-fondé de la pratique et légalisait, dans les faits, ces accords de gré à gré et autres attributions de contrat sans appel d’offres. 

Un des domaines où cette pratique s’est retrouvée renforcée est celui de la fourniture de repas aux serviteurs de la République. La nourriture étant un sujet particulièrement sensible et aux enjeux importants, il importe de bien choisir les prestataires qui seront chargés de nourrir nos élus, nos policiers ou, encore, les correcteurs du baccalauréat que celui-ci soit ponctuel ou permanent. Aussi, nos responsables politiques s’assurent-ils de choisir des personnes de confiance, généralement leurs maîtresses ou, pour les plus vertueux d’entre eux, leurs épouses.

C’est une évidence: nous ne pouvons pas laisser traîner le ventre de nos fonctionnaires dans la rue. L’enjeu est trop important et les risques réels. Ici, pour notre sécurité, trente dollars américains par tête et par jour. Ailleurs, pour l’éducation de nos enfants, mille gourdes par tête, par jour. C’est une responsabilité bien trop importante pour la confier à n’importe qui. De celle qui permet à la maîtresse d’un personnage important de s’acheter une maison à millions dans une communauté privée, de la détruire et d’en construire une plus somptueuse et correspondant mieux à son statut. De celle qui permet à des femmes de nouveaux responsables politiques de s’offrir de nouvelles voitures allemandes et, avec, une nouvelle attitude de femme importante aisément offensée …

En attendant, dans un monde parallèle, un peuple, dont un pitre dépité a prédit la décomposition, faute de composer avec lui, continue de souffrir de faim alors que s’abat sur elle sécheresse, effondrement de pont, incendies, inondations, choléra, assassinats de policiers, grand banditisme et autres vagues d’insécurité. Il s’adonne alors à des pirouettes dont l’inventivité ne résiste malheureusement pas longtemps face à la durée de cette misère crasse, abjecte et apparemment éternelle qui est son quotidien. C’est cette mère et son enfant qui, tous les jours, jouent la comédie et s’essaient à faire croire à d’autres mères plus fortunées que le second a eu une crise épileptique et qu’il faut de l’argent pour l’amener à l’hôpital en urgence. C’est cet homme qui, depuis des mois, se promène avec la même prescription aux abords de l’Hôpital Général et essaie de convaincre les uns et les autres de l’aider à sauver sa pauvre femme mourante.

Le choix de problèmes de santé n’est pas fortuit. Ils sont tellement prégnants chez nous – c’est le troisième billet de suite qui en parle – que c’est devenu le mensonge le plus crédible. Je connais une jeune étudiante qui a presque vidé son déjà maigre compte en banque pour aider un ami qui, coïncidence intéressante, travaillait à la banque.  Ce dernier, l’espace d’un mensonge, s’était retrouvé avec une mère, clouée sur un lit d’hôpital, atteinte d’une grave maladie et menacée d’une mort certaine par un médecin qui entendait être payé et vite. La malheureuse étudiante n’a fait ni une, ni deux … elle a donné l’argent. Elle a appris, plus tard, que le jeune banquier, avait raconté la même histoire à d’autres amis qui, eux aussi, s’étaient empressés de contribuer à sauver sa pauvre mère qui, la pauvre, n’en savait rien et finira, sans le savoir, par vendre la mèche.

Je me dis parfois que, peut-être, juste peut-être, je vois les choses de la mauvaise façon. Qu’une fois de plus, comme m’en accusa un ami, je ne parle tout simplement pas le même langage que les autres. Ce que je vois comme un poison (gift, en suédois) est peut-être un cadeau (gift, en anglais). Je me surprends alors à me demander s’il faut en rire (grine, en danois) ou en pleurer (grine, en norvégien). J’ai alors un peu de mal à savoir s’il faut m’incliner devant l’audace des choix de leur majesté (kakka, en japonais) ou dénoncer vivement cette merde (kakka, en finlandais – en créole aussi, si l’on ne regarde pas à l’orthographe).

Aujourd’hui, je choisis la dernière option. Pour parler de ceux qui nourrissent la République, j’y trouve une certaine poésie.

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