J’ai laissé mon portefeuille à San Francisco

Au Printemps de l’année 2012, j’étais à San Francisco pour participer à une conférence internationale lorsque, me promenant non loin du Financial District, je fis la connaissance d’un gentil petit café et d’un barista vif, intelligent et beau comme le jour. Une chose en entraînant l’autre, le café devint mon point d’attache entre les présentations au Hilton Square, les discussions avec les collègues et les plans, qui ne se matérialisent jamais, de visiter la ville.

Daniel – c’était le nom du barista – est arrivé comme un cadeau de la vie et je compris instinctivement comment Tony Bennett laissa son cœur à San Francisco. Ce soir-là, Daniel  m’aida à répéter ma première présentation qui devait avoir lieu le lendemain. Il fit si bien que celle-ci m’a valu une invitation à rejoindre, pendant 6 mois, le laboratoire d’une prestigieuse université du Maryland. (J’ai décliné l’invitation mais ceci est une histoire pour un autre jour).

C’était un peu avant 18 heures. J’étais arrivée très tard la veille et la journée avait été longue. Je franchissais la porte du café quand Daniel arriva tout sourire. Il venait de terminer son shift et s’apprêtait à s’en aller mais voulut bien me trouver une table. Je l’en remerciai. Il s’enquit d’où je venais. Il avait un ami qui avait été en Haïti; Chad n’en reviendrait pas. Comme il s’en allait, je l’invitai, s’il n’avait rien de plus intéressant à faire, à s’asseoir avec moi. Pour parler Haïti. Il le fit de bonne grâce. Nous parlâmes Haïti.

Nous parlâmes aussi de moi. De ce que je faisais à San Francisco. De la présentation que je devais faire le lendemain matin. Il s’offrit comme cobaye et m’écouta parler d’un sujet assez pointu dans un domaine dont il ne connaissait rien puis offrit des critiques d’une pertinence que je n’avais pas rencontrée chez mes collègues. Nous devînmes vite amis.

Après la présentation, je passai le voir pour lui raconter les réactions de mon public (et le petit succès de mon paper) et, surtout, pour le remercier de son aide. J’arrivai au milieu de son shift. Il me fit signe de prendre une table et de l’y attendre. Je le vis essayer de négocier, sans succès, avec une collègue et 10 minutes plus tard, de guerre lasse, il m’invitait à le rejoindre directement au comptoir. Ce que je fis, promptement.

Il prit ma commande. Nous discutâmes un peu. Quand il me fallut payer, je me rendis compte que je n’avais pas mon sac. Je l’avais oublié à ma table et, entretemps, il avait disparu. Daniel me dit de ne pas paniquer. Il avait tout sur film. On retrouverait mon sac et le voleur.

Daniel avait raison. Mon sac, vidé de mes cartes de crédit et des malheureux 300 dollars qui s’y trouvaient, a été retrouvé aux toilettes. Le voleur était ce jeune homme aux longs locs blonds et au sourire timide qui m’avait regardée un temps alors que j’attendais Daniel. C’était un ancien employé, mi-artiste mi-junkie, grand fan de Bob Marley et de ganja, récemment viré du café pour son rapport approximatif à l’horaire.

Nous convînmes, Daniel et moi, de lui permettre de se racheter. Son numéro de téléphone était encore dans le répertoire du café. Nous l’appelâmes. Quand il répondit à l’appel, Daniel lui expliqua que je m’engageais à ne pas porter plainte s’il nous ramenait les cartes de crédit et l’argent et que je le remerciais, par ailleurs, de m’avoir laissé mes papiers et surtout mon passeport. Il commença par prétendre qu’il ne savait pas de quoi nous parlions. Quand Daniel lui dit pour la vidéo surveillance, il bafouilla, s’excusa, raccrocha puis arrêta de répondre au téléphone. J’apppelai Haïti, naturellement sans succès, pour faire bloquer les cartes. Daniel informa le management de la situation puis appela la police. 

Même s’il n’a pas la popularité de celles de Los Angeles ou de New York, le département de police de San Francisco (SFPD) jouit d’une réputation quelque peu similaire relativement aux négligences et à la corruption  présumée des échelons supérieurs. Depuis le mois de février 2016, suite aux protestations du mouvement #BlackLivesMatter et à l’invitation du Maire,  le Département est d’ailleurs sous enquête de la police fédérale – prévue pour durer deux ans – pour avoir tué un homme noir non armé. Ce jour-là, dans le café, le SFPD fut toutefois particulièrement rapide et efficace. Moins de trente minutes après l’appel, deux policiers arrivaient. Ils prirent ma déclaration et celle de Daniel et récupérèrent la copie de la vidéo. L’un d’eux me remit un papier avec le numéro du dossier et un numéro de téléphone où appeler pour suivre l’évolution de l’enquête, même d’Haïti étant. L’autre s’approcha puis s’assit près de moi pour me livrer un discours bien inattendu:

Mademoiselle, est-ce votre première visite aux États-Unis? Ah. Votre première visite à San Francisco alors? Oui? Vous venez d’Europe, c’est ça ? Haïti ? Alors, il vous faut comprendre que San Francisco est dangereux. Ce n’est pas comme chez vous ou le reste de l’Europe. Vous ne devez pas laisser traîner vos affaires. Il y a beaucoup de voleurs et de criminels ici. On ne peut pas faire confiance aux gens.

Vous avez eu de la chance. Cet homme vous a seulement volé. Cela aurait pu être pire. Faites attention. Soyez plus prudente à l’avenir.

Sinon, ne vous inquiétez pas, nous aurons votre voleur et il ira en prison. En attendant, [je préfère garder l’américain pour la suite] « enjoy the rest of your stay in the United States, keep your eyes on your belongings at all time, keep abreast of your surroundings and stay safe » . 

Naturellement, j’ai bien ri au fond de moi. Voilà un policier américain, me disais-je, qui me raconte que l’insécurité dans son pays est pire que dans le mien. La vie a de ces blagues …

Ce matin, quand j’ai vu passer l’avertissement des Bahamas à leurs citoyens devant se rendre aux États-Unis d’Amérique, j’ai pensé à ce policier qui me mettait en garde contre la violence et l’insécurité dans son pays. Depuis ce temps-là, les tueries de masse (1 par jour), les viols impunis et les brutalités policières aidant, je me suis rendue à l’évidence que j’avais tout faux. Ce n’était pas une blague.

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