Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara et 12 de ses compagnons sont assassinés par un commando armé au cours d une réunion du Conseil de l Entente. Le leader panafricain, arrivé au pouvoir à la suite d un coup d État mené par son frère d armes, Blaise Compaoré, venait d être renversé par celui-là même qui l avait aidé. Blaise Compaoré – qui rejette la paternité de l assasinat – assuma la présidence du Burkina Faso jusqu au 30 octobre 2014 où un soulèvement populaire l acculera à la démission. Exfiltré par le gouvernement français, avec la bénédiction des partis d opposition, il trouva refuge en Côte d Ivoire où il acquerra nationalité ivoirienne qui le protège de toute extradition au Pays des hommes intègres.

Thomas Isidore Noël Sankara est une légende. Marxiste-léniniste, anti-colonialiste, anti-impérialiste, écologiste, fémininiste … il incarne, bien avant l heure, les valeurs de la gauche intersectionnelle. Il rejette les ajustements structurels du Fonds Monétaire international. Il développe l agriculture, promeut l éducation et la santé publique, vaccine les enfants, prévient la famine. Son programme révolutionnaire le retrouve plantant 10 millions pour combattre la désertification du Sahel; construisant des dizaines d écoles, de centres de santé, des réservoirs d eau, 100 km de voies ferrés, 5,384 dispensaires et pharmacies dans 7 500 villages; et interdisant les mutilations génitales féminines, les mariages forcés et la polygamie. En 4 ans, la production céréalière a cru de 75%; la fréquentation scolaire est passée de  6% à 22%; les femmes sont nommées à des postes gouvernements importants, encouragées à travailler à l extérieur de la maison et à continuer leur éducation même enceintes.

La révolution démocratique et populaire de Sankara est un vrai succès. Des critiques existent quant à sa lutte contre la corruption via les tribunaux révolutionnaires populaires qui, ainsi que Sankara lui-même l admettra, étaient souvent utilisés pour régler des comtes privés plutôt que pour rendre la justice révolutionnaire. Dans son rapport de 1988, Amnesty International parle d utilisation de la torture contre des opposants au régime. Dans l ensemble toutefois, l on s entend pour reconnaître les grandes avancées réalisées par la révolution. Au point que, Sankara décida, comme un certain Dessalines avant lui, d internationaliser sa révolution en invitant les autres pays africains à le suivre dans sa révolution contre la dette internationale.

Thomas Sankara, Sur la dette (1988)
 discours prononcés aux travaux de la 25° Conférence au sommet des pays membres de l’Organisation de l Union africaine (OUA)

Le 29 juillet 1988, dans un discours à charge contre les anciennes puissances coloniales, Sankara invite les dirigeants africains à apporter une réponse sécurisante … à la question de la dette . La dette dont les origines remontent aux origines du colonialisme. La dette, cette reconquête savamment organisée de l’Afrique, pour que sa croissance et son développement obéissent à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangers. La dette qui ne peut pas être remboursée parce que d’abord si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas [et que p]ar contre si nous payons, c’est nous qui allons mourir. La dette qui est aussi la conséquence des affrontements.

Lorsqu on nous parle de crise économique, on oublie de nous dire que la crise n’est pas venue de façon subite. La crise existe de tout temps et elle ira en s’aggravant chaque fois que les masses populaires seront de plus en plus conscientes de leurs droits face aux exploiteurs. … Il y a crise parce que les peuples partout refusent d’être dans Soweto face à Johannesburg. Il y a donc lutte et l’exacerbation de cette lutte amène les tenants du pouvoirs financier à s’inquiéter. On nous demande aujourd’hui d’être complices de la recherche d’un équilibre. Équilibre en faveur des tenants du pouvoir financier. Équilibre au détriment de nos masses populaires. Non ! Nous ne pouvons pas être complices. Non ; nous ne pouvons pas accompagner ceux qui sucent le sang de nos peuples et qui vivent de la sueur de nos peuples. …

Faisons en sorte que dès aujourd’hui Addis-Abeba devienne également le siège, le centre d’où partira le souffle nouveau du Club d’ Addis-Abeba contre la detteJe voudrais que notre conférence adopte la nécessité de dire clairement que nous ne pouvons pas payer le dette. Non pas dans un esprit belliqueux, belliciste. Ceci, pour éviter que nous allions individuellement nous faire assassiner. Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence ! 

Thomas Sankara, Extraits du discours du 29 juillet 1988. Le texte au complet est accessible ici.

Sankara ne réussit pas à exporter sa résolution. Il ne sera pas non plus à la prochaine conférence de l OUA. Trois mois après son discours, il n était plus. Son (présumé) assassin-successeur, Blaise Compaoré, ne poursuivra pas le combat. En 2020, la dette publique burkinabé est évaluée à plus de 4 200 milliards FCFA.

Il y a une semaine, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) entamait la publication des Pandora Papers, une nouvelle fuite concernant les centres financiers offshore et autres paradis fiscaux, offrant, grâce à 11,9 millions de documents de 13 firmes au total, une vision plus complète de ce monde financier parallèle où les riches et les puissants cachent la richesse du monde, à l abri de nos regards indiscrets. Après les #OffshoreLeaks, LuxLeaks, Panama Papers et autres Paradise Papers, ces 2.3 terabytes de données informent sur les savants montages juridiques et financiers – et le lobbying législatif qui va avec – qui ont permis à 35 dirigeants anciens et actuels et 400 fonctionnaires de près d une centaine de pays – dont le nôtre, avec l ancien Premier Ministre Laurent Lamothe – et plus d une centaine de milliardaires, d accumuler encore plus d argent, en dehors de tout contrôle national, en bons capitalistes.

Je revois Sankara rappelant que les masses populaires en Europe ne sont pas opposées aux masses populaire en Afrique. Ceux qui veulent exploiter l’Afrique sont les mêmes qui exploitent l’Europe. La preuve, ils se retrouvent, côte à côte, dans leurs centres offshore alors que, chaque année, la famine fauche 9 millions d’hommes et de femmes.

Demain, débute le procès Sankara. Par la grâce du président normal, François Hollande, le désormais ivoirien Blaise Compaoré n en sera pas. Le président de la startup nation, Emmanuel Macron, s est bien engagé à – et, de fait, selon la famille Sankara, aurait fait – déclassifier les documents liés à l assassinat mais en sont exclus ceux qui sont classés secret-défense. La Côte d’Ivoire ne semble pas particulièrement pressée de livrer son nouveau citoyen. Voilà donc les possibles auteurs intellectuels du complot exclus du procès. Demain, devant le tribunal militaire, devront s expliquer les exécutants: 13 soldats dont Gilbert Diendéré qui a été le bras droit de Compaoré pendant 30 ans et Hyacinthe Kafando, son chef de la sécurité. C est un début mais nous sommes encore loin de reconstituer toute la vérité de l embuscade qui a privé l espèce humaine de l un de ses meilleurs membres:

Faisons en sorte que nous mettions au point ce Front uni d’Addis-Abeba contre la dette. Faisons en sorte que ce soit à partir d’Addis-Abeba que nous décidions de limiter la course aux armements entre pays faibles et pauvres. … Faisons en sorte également que le marché africain soit le marché des Africains. Produire en Afrique, transformer en Afrique et consommer en Afrique. Produisons ce dont nous avons besoin et consommons ce que nous produisons au lieu de l’importer. Le Burkina Faso est venu vous exposer ici la cotonnade, produite au Burkina Faso, tissée au Burkina Faso, cousue au Burkina Faso pour habiller les Burkinabé. Ma délégation et moi-même, nous sommes habillés par nos tisserands, nos paysans. Il n’y a pas un seul fil qui vienne d’Europe ou d’Amérique. Je ne fais pas un défilé de mode mais je voudrais simplement dire que nous devons accepter de vivre africain. C’est la seule façon de vivre libre et de vivre digne. Je vous remercie, Monsieur le président. La patrie ou la mort, nous vaincrons !

Sankara, Discours, 1988. Extraits.