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Demain, je marche

Le 28 novembre 1985, de jeunes écoliers de la ville de Gonaïves prennent le relais des mouvements de contestation contre la dictature des Duvaliers débutés il y a plus de un an. Ils savaient quels étaient les enjeux. Ils se savaient en dictature. Ils sont sortis quand même.

En dictature, on tue. Tuer permet d’installer la terreur systématique permettant au pouvoir de durer. Le risque était réel. Il ne s’agissait pas juste de rumeurs sur les réseaux sociaux. Le régime des Duvaliers c’étaient des dizaines de milliers d’assassinats et d’exécutions. C’étaient Fort Dimanche, les Vêpres jérémiennes, le massacre de Cazale. Ce n’étaient pas des photos trafiquées de rues recouvertes d’huile, de clous sur les routes, de pneus enflammés … pour casser leur ardeur. Ils sont sortis quand même.

L’armée et les miliciens débarquent. Au Collège Immaculée Conception des Gonaïves, trois jeunes élèves du secondaire sont tués. Quatre autre personnes sont mortes et quatorze blessés. En réaction, leurs camarades  décrètent une mobilisation générale contre la dictature. Un appel entendu partout dans le pays. Au 3 décembre 1985, c’est le pays tout entier qui se révolte. Une grève scolaire générale s’installe. L’armée qui n’avait toujours pas compris que c’était fini, que les Haïtiens et les Haïtiennes avaient fini de se résigner et accepter un régime liberticide et mortifère, l’armée à la solde d’un bébé dictateur intervient. On enregistre des morts au Cap, aux Cayes, à Jérémie, à Petit-Goâve … Le mouvement se renforça. Au 30 décembre 1985, les manifestations avaient gagné toutes les villes de provinces et les localités avoisinantes.

Le régime s’essaya à calmer les esprits, en proposant tour à tour des réformes superficielles et de nouvelles arrestations. Plus de 200 en tout. Rien n’y fit. C’était trop tard. Au 7 février 1986, la dictature en Haïti n’était plus.

Ce matin, d’adorables personnes de mon entourage m’ont menacé d’appeler ma mère si je refusais d’entendre raison et persistais dans cette histoire de marche. Il y a ceux qui se sont réfugiés à l’Étranger. Les banques et les commerces qui se barricadent. Les forces de sécurité qui ont été rappelées. Des pneus que l’on se préparerait à brûler ….

J’ai alors pensé à ces jeunes qui ont changé la destinée d’un pays. Au fait que s’ils n’étaient pas sortis réclamer leurs droits, ce blogue n’existerait pas. Au fait que les armes qui chantent dans nos rues, nos proches qui se font kidnapper et tuer, l’insécurité et la peur qui nous prend à la gorge sont déjà notre lot quotidien. Au fait que demain, 17 octobre 2018, des Haïtiens et Haïtiennes du pays seront dans les rues pour réclamer pacifiquement leur droit à une Haïti meilleure, une Haïti qui soit leur, #AyitiNouVleA. Au fait que la peur doit changer de camp. Au fait que si nous sommes un million dans les rues, aucune violence n’est possible. Au fait, enfin, que ma mère sait déjà que, demain, je marche.

Patricia Camilien Tout afficher

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