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Pour qu’elle danse

S. est une adolescente joyeuse. Lorsqu’elle arrive à la Fondation et passe ses habits de danseuse, les enfants de l’école sautent de joie. C’est qu’elle est très douée, pas seulement, pour danser, mais pour leur enseigner. Zouk la sèl medikaman nou ni. L’auditorium explose. C’est la chanson de mise en train. Personne ne reste indifférente, même W. qui, depuis que R. s’est moquée de son pas de deux, se tient à l’écart lors des cours de danses. Show. W. s’essaie à répondre au rythme endiablé de Kassav sous les vivats de la foule. La joie de S. est contagieuse. Bientôt, les institutrices, les membres de la direction, les visiteurs du campus… Plus personne ne résiste. Zouk la se sèl medikaman nou ni. Je lui fais signe de la tête, elle répond avec un sourire qui brille comme autant de soleils et me fait signe de rejoindre la danse.

La première fois que nous nous sommes rencontrées, S. avait 3 ans et moi 19. Elle avait 3 ans, un visage fermé, et les bras de sa mère autour d’elle. Quelques jours plus tôt, un homme de 23 ans l’avait violée au vu et au su de tous. L’on avait essayé de persuader la mère de ne pas porter plainte. L’homme avait de la famille aux États-Unis. On ferait un arrangement. À l’amiable. Le juge de paix était d’accord. Du haut de ses 20 ans, la mère, abandonnée par le père avant même la naissance de leur fille, jura que cela ne se passerait pas comme cela. Elle vint à la Fondation. Insista qu’elle ne voulait pas d’argent. Qu’elle voulait uniquement que justice soit faite. Que le juge ne comprenait pas. Que personne ne comprenait. Qu’elle espérait que nous comprendrions. Nous avons compris. C’était l’évidence même. L’homme a été arrêté et transféré au tribunal de première instance où il a été jugé et condamné.

Le cas de S. a été le début de combats continus contre les violences sexuelles dans la communauté. Aujourd’hui, nous maintenons un Service d’aide aux victimes d’agression (SAVA), avec le soutien de la mairie, la police et le tribunal de paix. Les cas de violences domestiques, de viols, d’agressions et autres abus sexuels ont grandement  diminué. C’est fascinant ce que le fait de savoir que les chances d’un arrangement à l’amiable sont faibles peut faire pour casser les ardeurs de certains. Tout n’est pas gagné toutefois. En mai 2017, une petite fille de 9 ans est arrivée au tribunal de paix, se vidant de son sang, suite à un viol particulièrement brutal. Elle a dû marcher depuis les mornes où elle habitait pour se rendre à la ville et chercher justice. L’on procéda à un arrangement à l’amiable pour un montant de 75 000 gourdes que se sont partagés le juge ayant présidé à l’affaire, le père et le greffier. Ces derniers ont toutefois négligé de partager le pactole avec l’agent municipal qui avait accompagné la victime. La chose se sut et arriva à mes oreilles.

Nous avons à la Fondation une station de radio gérée et animée par des jeunes de la communauté, à partir de l’âge de 14 ans. Elle sert à créer du lien, informer, distraire mais aussi à faire passer les messages que nous jugeons importants et à retransmettre en direct les événements de la Fondation. C’est le 18 mai au matin, alors que je m’apprêtais à lancer la cérémonie annuelle de la Fête du drapeau, que j’ai appris la nouvelle. Avec les autres membres de la Fondation, nous avons convenu de consacrer la journée à la protection de l’enfance. Mon discours, improvisé pour la circonstance, s’est transformé en réquisitoire contre le juge, le père, le greffier et tous ceux et celles qui, activement ou par leur silence, protègent les agresseurs. L’assistance, en communion, répéta l’engagement de ne plus permettre que de telles atrocités restent impunies. À la radio, les auditeurs, de 5 départements du pays, ont appelé pour marquer leur support, pour demander justice. Le juge a fait son mea culpa (le CSPJ, saisi de la question, n’y a vu aucun intérêt). Le cas a été transféré au tribunal de première instance où il aurait dû l’être dès le départ. Comme cela l’a été, des années plus tôt, pour S. qui continue de danser, de tourner, de virevolter, heureuse parce que sa mère avait déterminé que cela ne se passerait pas comme cela et déclenché une révolution.

Avec #Koupab, le rappeur Baky Popilè, est sur le point de réussir ce que beaucoup d’entre nous – dont l’auteure de ce blogue – n’avaient pas réussi à faire : briser le silence de plomb qui entoure les violences sexuelles. Depuis trois jours que la vidéo est sortie – un 4 mars, de surcroît, comme un cadeau de l’univers – j’ai vu des pères se promettre de faire mieux, des victimes se sentir enfin entendues et partager leurs expériences, des individus nombreux s’engager à ne #PaFèSilans. C’est possiblement, et je l’espère ardemment, le début d’une révolution.

Si vous n’avez pas encore vu la vidéo sur YouTube – et même si vous l’avez déjà vue – je vous la remets ici. Partagez-la avec d’autres. Partagez vos impressions. Maintenez le débat autour des violences sexuelles et ne le laissez pas être détourné vers d’autres sujets. Participez à chasser le silence pour que les victimes soient entendues, accompagnées et surtout crues jusqu’à ce qu’arrive la preuve du contraire. Parlez-en autour de vous, aujourd’hui, demain, une semaine plus tard et pendant tout le reste de l’année 2018. Donnez à S., à sa mère et à des milliers de petites filles, de jeunes femmes et de mères des raisons de continuer à danser.

Patricia Camilien Tout afficher

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