Le secteur privé est concerné

Moi aussi. Quand j’ai reçu une copie de l’arrêté présidentiel l’Arrêté portant obligation de libeller les transactions commerciales sur le territoire dans la monnaie nationale, qui est la Gourde, ma première réaction a été de dire, mi-sérieuse, à un ami et lecteur du blogue: « je suis prise ». C’est que j’anticipe déjà la tête de mes clients quand je leur demanderai des centaines de milliers de gourdes pour des contrats. Mon ami, qui ne porte pas sa robe d’avocat pour de la belle toile, m’a fait remarquer, en guise de consolation, que les contrats domiciliés à l’étranger ne sont pas concernés. Il n’a pas tort mais bon.

Le Forum économique du Secteur privé ne s’est pas contenté d’une conversation avec un ami. Plus proactif, et avec des enjeux, reconnaissons-le, autrement plus importants, ils ont écrit une lettre à « Monsieur Jude Alix Patrick Salomon,
Ministre de l’Economie et des Finances, En ses Bureaux ». Dans cette lettre d’un genre spécial, la plus importante organisation du secteur privé haïtien « sollicite des instances responsables qu’un communiqué officiel confirme » l’arrêté présidentiel – suivi d’ailleurs d’une conférence de presse du Premier Ministre – et « précise que cet arrêté ne rentrera pas en application sans la publication de circulaires [dont le] contenu [devra tenir] compte des spécificités propres à chaque secteur et branche d’activité. »

J’ai beau savoir que nous devons nous faire avec la logique juridique rose, je n’en reviens toujours pas de ces attaques en règle contre ce pauvre Kelsen. On aurait pu croire un arrêté plus fort qu’un communiqué mais quand on a financé la campagne de certain bananier vertueux et qu’il ne daigne même pas vous informer officiellement des décisions qu’il prend, on demande confirmation officielle, au-delà du journal officiel. C’est logique. Entre étonnement et préoccupation, les membres du forum du secteur privé ont visiblement du mal à croire leurs yeux (et leurs oreilles) et demandent à être rassurés.

Certaines des questions soulevées sont valides. Même au-delà de la question de l’application d’un tel arrêté – nous ne sommes pas à un arrêté présidentiel qui n’est pas respecté ni d’ailleurs le premier arrêté sur la circulation d’une monnaie unique en Haïti – celle des impacts d’une telle décision sur l’économie haïtienne mérite d’être posée et aurait dû l’être avant même la sortie de cet arrêté. Toutefois, il faut que ces discussions prennent en compte la population toute entière et non uniquement des patrons qui se plaignent de devoir tout importer en dollars et de vendre en gourdes, alors que leurs employés sont payés en gourdes et doivent tout acheter en dollars.

Nos achats sur le marché international se font en dollars parce que le dollar est LA monnaie  de réserve mondiale, la plus forte, la plus populaire et la plus utilisée depuis Bretton Woods. Il n’est pas que le dollar toutefois. Le panier de du DTS (droit de tirage spécial)  du Fonds Monétaire International inclut d’autres devises comme l’euro, le yen et le yuan. Des pays comme le Venezuela, à qui nous devons – dans tous les sens du terme – l’argent disparu de #PetroCaribe, réfléchissent à des alternatives, envisagent de mettre fin à leurs dépendances au pétrodollar, s’essaient à la crypto-monnaie. Il y a deux jours, l’Iran, anticipant une augmentation des sanctions américaines et cherchant à renforcer son rial , a décidé d’interdire l’utilisation des dollars pour leurs importations. La circulaire du Ministère de l’Industrie, des Mines et du Commerce iranien invitait les commerçants à avertir leurs fournisseurs du changement, les laissant libres de poursuivre les échanges à travers des banques ou les bureaux de change. En Relations Internationales, tout comme dans la vie de tous les jours d’ailleurs, rien n’est figé. Les données changent et des reconfigurations s’opèrent. 

Le statut de monnaie de réserve n’est pas éternel. Demandez au Portugal des épices (15e siècle), à l’Espagne de l’or (16e), la Hollande des tulipes (17e), la France du sucre (18e) ou encore l’Angleterre de l’opium (19e). Tout comme les États-Unis du pétrole (20e siècle), ils ont dominé le monde, et leur devise avec eux. Puis, le monde est passé à autre chose. Comme à son habitude. 

En plein siècle américain, il était certes difficile d’envisager qu’un pays se détache du pétrodollar. Se défier ainsi de l’Hégémon était presqu’un casus belli et, dollar diplomacy (Taft) oblige, passable de démocratisation forcée. Aujourd’hui, si les États-Unis d’Amérique continuent de maintenir une position de primauté dans les affaires internationales, il est de plus en plus évident qu’ils ne peuvent agir seuls, de manière unilatérale, et que la résistance à Washington s’organise en Amérique latine, au Moyen-Orient, en Asie et même, par la grâce de Trump, en Europe. L’abandon du dollar est une méthode privilégiée pour limiter la domination (notamment militaire) des États-Unis ainsi que son influence en Eurasie – où se trouve le fameux heartland des théories géopolitiques – et donc dans le monde.

Pour la Chine, la Russie et l’Iran, la dédollarisation va au-delà de simples questions économiques pour atteindre à des objectifs stratégiques de réduction de l’influence américaine dans les affaires mondiales. Depuis janvier 2017, cette vaste  entreprise a reçu un soutien inattendu de l’intérieur, en la personne du président américain, dont les déclarations à l’emporte-pièce inquiètent les alliés et qui depuis deux jours s’est engagé dans une rhétorique de guerre commerciale autour de l’acier, pour avoir vu une publicité à la télé vantant les avantages d’une telle politique.

En Haïti, il importe de tenir compte de ces changements dans les discussions sur les politiques publiques, l’économie politique et l’évolution de notre société. La question ne peut pas être de savoir si je, Patricia Camilien, devrai attendre longtemps pour que des clients qui paient en milliers de dollars s’habituent à payer en centaines de milliers de gourdes. Le débat doit tourner autour des choix macro-économiques à faire pour le pays, pour qu’il prospère, se développe et sorte de la crasse. Face à de tels impératifs, les efforts d’ajustement de quelques-uns doivent céder le pas. De ces débats pourra sortir une loi et des arrêtés d’application plutôt que la curieuse combinaison actuelle d’un arrêté présidentiel avec des circulaires d’application. Une telle méthode permettra de prendre en compte le problème principal de l’application de cette nouvelle directive : l’absence de confiance dans la monnaie haïtienne. Car, enfin, pour revenir à mon ami du début :

La confiance en une monnaie ne se dicte pas en un arrêté. Même s’ils mobilisent la grosse artillerie, ces mesures seront intelligemment contournées car la confiance n’y est pas ! La gourde c’est l’oreille de l’âne et nous le savons. 

Laisser un commentaire