Un cadeau décidément Léger

Au printemps dernier, en pleine dénonciation de népotismes et de corruptions au sein de l’administration publique, nous prenions le temps d’admirer les mots faussement apparentés. « Ce que je vois comme un poison (gift, en suédois) est peut-être un cadeau (gift, en anglais) » écrivais-je alors, ignorant que, pour la Noël, le commissaire Danton Léger me soulagerait de cette complication en programmant la libération de 800 locataires du Pénitencier National, selon une procédure peu claire et ne semblant nécessiter aucunement la présence d’un juge.

Chez nous, le mois de décembre est synonyme de remontée de l’insécurité. Réelle ou imaginée, cette recrudescence nous maintient dans une peur constante, aussi insidieuse que pernicieuse. En octobre déjà, la spectaculaire évasion de l’Arcahaie et l’incapacité dans laquelle nous étions d’établir une liste complète des évadés n’étaient pas pour nous rassurer. Depuis, il y a eu les élections et les interminables et souvent violentes protestations contestant les résultats. Il n’y a pas un jour qui passe sans que, par les réseaux sociaux – sur WhatsApp en particulier – de multiples messages nous informent, en temps réel, d’une manifestation meutrière, d’un incendie dans un marché ou d’un énième policier assassiné. Dans ce dernier cas, un maire serait même impliqué.

Accusé d’avoir fait libérer un chef de gang arrêté dans cette affaire, le maire de Pétion-Ville a vite démenti toute implication, présentant la clameur publique le dénonçant comme autant de « manœuvres politiques ». Mais c’était mal connaître notre commissaire qui convoque plus vite que son ombre. Invité aujourd’hui à se présenter au Parquet de Port-au-Prince « pour motif de ce qu[‘il aurait] fait libérer de force un bandit de grand chemin activement recherché par la police », Dominique Saint-Roc est ensuite passé au Cabinet du juge d’instruction où il sera formellement inculpé et renvoyé chez lui avec commande expresse de ne pas s’éloigner et de rester à la disposition de la justice.

Ainsi donc, alors qu’il nous fait miroiter l’incarcération d’un agent de l’État ayant pris sur lui-même de libérer un prisonnier dangereux, le commissaire Léger nous offre, sans jugement, un peu moins d’un millier de prisonniers pour la Noël. La justification est toute trouvée: il faut mettre fin à la détention préventive illimitée prolongée en Haïti. C’est le cheval de bataille du commissaire. Son dada. Son « zokiki ». Son prédécesseur – devenu depuis Sénateur de la République – menaçait d’envoyer en prison les coupables d’abus sur mineurs. Le commissaire Léger libère des prisonniers. Plus de 2000 jusqu’ici. L’intention est noble – 89% des détenus au Pénitencier National seraient en situation de détention préventive prolongé – mais l’enfer, comme on sait, est pavé de bonnes intentions.

Si l’on peut aisément apprécier le cadeau que représente pour sa famille et ses amis, le retour, juste à temps pour la Noël, du prisonnier injustement incarcéré, il n’en demeure pas moins inquiétant que le commissaire n’offre guère plus, en terme d’assurance de la justesse de ces milliers de libérations, que le fait que celles-ci seraient faites « en symbiose avec les organismes de droits humains » et « de concert avec la commission présidentielle instituée pour combattre la détention préventive prolongée ».

À moins qu’il ne saisisse au collet l’occasion pour me convoquer et m’expliquer combien j’ai tort.

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