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Des étourdissements imbéciles et autres considérations stochastiques

Le sondage d’Ayiti Nou Vle A sur la transition continue de faire parler de lui et c’est tant mieux. Depuis le temps que je rêve de débats moins axés sur les personnes, je suis servie. Certes, on continue d’en discuter en fonction de Jovenel Moïse mais à cheval donné … La nouvelle complainte tiendrait au fait que le Président de la République – qui semble décidé à caser l’association dans l’opposition – se serait “approprié” du sondage. Au point que l’on en viendrait presque à souhaiter qu’il n’ait jamais existé pour éviter ce grand malheur. 

Comme je le disais à un lecteur de ce blogue, ce serait dommage que nous en soyons réduits à abandonner l’usage d’outils scientifiques pour penser la gouvernance d’Haïti à cause d’une haine viscérale contre le Président. Car, il faut le dire, cette haine de Jovenel Moïse est une belle bêtise. La descente d’Haïti aux enfers n’a pas commencé avec son Président actuel et ne s’arrêtera pas avec son départ. La population haïtienne le sait pour avoir vu cet arbre, plusieurs fois. 17 présidents, 24 premiers ministres, en une trentaine d’année. C’est beaucoup. Cela nous a donné une bonne dose de rationalité: essayons ce truc complètement fou qui consiste à laisser les élus finir leur mandat (65%) et disons non (à 90%) à une opposition qui n’a rien trouvé de mieux que de nous faire peur et nous enfermer chez nous. Depuis un mois que ce sondage a été publié, je peine à voir ce que cela peut avoir de choquant.

Ce qui m’amène aux étourdissements imbéciles du titre de ce billet, ceux qui, dans leur lutte constante contre la réalité, ont permis à un Président qui ne présidait rien de sortir “vainqueur” d’une lutte destructrice de peuple se voulant salvatrice. Ces mêmes égarés qui, plutôt que de réfléchir sur les raisons d’un rejet si massif (93%) du lòk, ont alterné entre rejet de la réalité et rejet du peuple parce que trop bête pour répondre à des questions aussi compliquées que de savoir s’il préfère que le Président démissionne ou termine son mandat.

Le plus étonnant dans tout cela c’est que rien de tout cela ne m’étonne. J’aurais voulu être surprise de voir les pourfendeurs du système reproduire les pires tares de celui-ci, mais comme je le disais, il y a plus de trois ans, “s’indigner ne suffit pas, marcher non plus. Le système, c’est nous. Nous qui l’acceptonsle nourrissons et lui permettons de se perpétuer.” Les lectures binaires primaires gouvernement-opposition participent de cette perpétuation. Le Président Moïse qui s’est, lui aussi, converti en pourfendeur de système, n’échappe pas à l’imbécillité manichéenne ambiante et semble avoir une véritable obsession à caser une association citoyenne non partisane dans l’opposition. Avec de tels “défenseurs”, d’un côté comme de l’autre, le peuple est mal parti. Le peuple est mal parti parce qu’on le croit incapable de penser par lui-même pour lui-même. Le peuple est mal parti parce que même ceux qui prétendent le défendre se méprennent et le méprisent.

C’est le premier ministre britannique James Callaghan qui écrivait, “si vous ne pouvez pas faire confiance au public avec les sondages, vous ne devriez pas leur faire confiance avec le vote”. Le grand pollster américain Humphrey Taylor – qui le cite dans “The Value of Polls in Promoting Good Government and Democracy” (2002) – s’en approprie pour sa plaidoirie quant à la nécessité de connaitre l’opinion du public puisque qu’ “il soit bien ou mal utilisé, il est bien mieux que l’ignorance, et ceux qui attaquent, censurent, corrompent ou intimident les sondages sont les ennemis de la démocratie.”

Certes, nous avons établi, ici, à plusieurs reprises, la réticence de certains, céans, à la démocratie. Taylor, qui inclut Haïti parmi les 84 pays où il a travaillé, a dû s’en rendre compte puisqu’il a cru bon de “souligner pour chaque personne rencontrée en Haïti que des sondages d’opinion, libres, indépendants et justes, pourraient être une contribution substantielle à la démocratie haïtienne”. 

J’ai encouragé les leaders que j’ai rencontrés à financer de tels sondages. J’ai encouragé les responsables des 4 firmes de recherche en marketing en Haïti de persévérer dans leurs efforts de recherche de financement pour plus de sondages et améliorer leurs méthodes. Et j’ai encouragé les journalistes à donner leur support aux sondages d’opinion tout en étant des critiques vigilants des sondages pour éviter d’être induits en erreur par des sondages commandités par ceux qui veulent désorienter ou influencer les événements plutôt que d’informer le public.

Il n’a pas dû rencontrer beaucoup de gens ou alors ses conseils n’ont pas dû intéresser. Hormis deux médias qui l’ont respectivement publié avec un titre laconique et attaché des guillemets à “population”, les “journalistes” – question de retourner le compliment  – qui ont touché au sondage sur la transition l’ont fait surtout pour se plaindre de son existence. Sauf un. D’une certaine manière.

Je me suis longtemps demandée ce qu’il était advenu de ce journaliste d’un média en ligne qui “aimerait beaucoup qu’un responsable d’ANVA lui accorde une entrevue, au sujet du sondage publié récemment sur la transition”. L’entretien devait aller “au-delà des chiffres, pour comprendre au mieux le pourquoi et le comment de votre initiative, ainsi que les “leçons” à tirer des résultats”. L’entretien a été accordé. Il n’a jamais eu lieu. 

Vendredi, alors que j’écrivais ce billet, forcée par la pluie de prendre une pause dans les festivités des dix neuf ans de la Fondation, je me suis enquise de sa bonne santé. Il va bien.

Patricia Camilien Tout afficher

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