Un fétichisme de la liberté

Cette nuit, réveillée puis bercée par des tirs nourris, j’ai pris le plafond de ma chambre à témoin et me suis confiée un énième « voilà, ça recommence ! », avant d’ouvrir, excédée, l’application Kindle qui m’a suggéré de lire La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne. L’histoire, reprise par Hollywood dans un (énième) film du même nom avec une sublime Demi Moore, est celle d’une femme humiliée dans son être et dans sa chair mais qui s’efforce de rester digne et réussira même à se racheter, à la fin, aux yeux de sa communauté. Toutefois, ce roman reste surtout un excellent prétexte pour que Hawthorne, ancien chasseur de sorcières, fasse œuvre expiatoire en dénonçant l’hypocrisie de la société puritaine américaine en guise de rachat pour son péché de jeunesse.

C’est en ces moments d’étonnante lucidité de nos téléphones intelligents que nos lectures de science-fiction reviennent nous hanter et que la singularité technologique – cette folle (et peu solide scientifiquement) thèse qui veut que l’intelligence artificielle nous dépasse bientôt et décide du progrès – nous parait brusquement pas si farfelue que cela.  Quelques heures plus tard, l’application Loop News – de la très appréciée et très décriée Digicel mais nous y reviendrons peut-être un jour – m’informait que ces tirs s’étaient étendus à toute la commune de Pétion-Ville et qu’ils ont de surcroit été accompagnés d’une manifestation d’hommes armés de machettes déterminés à faire comprendre à ces bandits de la Plaine qu’ils ne pourront violer leurs femmes, leurs filles, et leurs sœurs. Une bonne samaritaine m’a envoyé la glaçante chanson des manifestants, accompagnée du cliquetis des machettes, par WhatsApp.

La méthode a du panache. Terroriser les terroristes. Même au risque de terroriser ceux (celles ?) que l’on veut protéger. En l’absence de la police – à deux par futurs anciens hauts commis de l’État, nos malheureux policiers ont beaucoup à faire – des Haïtiens sapat aux pieds et manchèt à la main sont descendus dans les rues défendre les corps de leurs femmes menacés par des malfaiteurs dégénérés. Des criminels agrandis par la terreur (post-électorale) ambiante et les messages contradictoires de la police qui nous disait hier avoir arrêté ces san manman avant de nous annoncer aujourd’hui que la menace était enflée par les réseaux sociaux, vaguement inspirée par quelques faits isolés. En effet, depuis une semaine, la rumeur voulait que, en Plaine, des bandits armés entrent dans les maisons et forcent les pères à violer leurs filles et les fils à violer leurs mères, inoculent le virus du sida à toute la maisonnée et violent systématiquement les bébés et les fillettes à l’aide d’objets de torture dont la description prend de jour en jour des allures proprement médiévales. Sans grande surprise, plus la description du mal gagnait en invraisemblance, plus la rumeur s’étendait et, avec elle, une peur grandissante qui sembla conduire tout naturellement à l’escalade de cette nuit.

En une poignante parodie de cette armée de va-nu-pieds qui nous ont donné la liberté, des Haïtiens sont descendus sur la ville pour protester contre l’inacceptable : la restriction de la liberté de nos corps. Car, c’est de cela qu’il s’agit. Cette manifestation à la machette se veut une démonstration de forces certes mais c’est surtout une entreprise visant à rassurer l’homme haïtien qu’il est bien lib e libè sur cette terre d’Ayiti Toma. Certains (de Benjamin Franklin à Coluche, en passant par le fabuliste Jean de la Fontaine et l’ancien premier ministre français, Pierre Mauroy) se désolent de l’esprit sécuritaire des peuples qui, trop souvent, finissent par choisir la sécurité à la place de la liberté. Pas le peuple haïtien. Jamais le peuple haïtien. Nous avons élevé la liberté au rang de divinité. Liberté ou La Mort. 500 000 sont morts pour que 400 000 vivent libres. La liberté est notre mythe fondateur. Et nous sommes prêts à tout lui sacrifier. Tout. Y compris notre sécurité que nous n’attendons d’ailleurs guère plus de l’État.

Ce matin, un des agents de sécurité de l’immeuble – qui s’est bien gardé, paix à son âme, de réagir aux tirs de cette nuit et s’est planqué comme la personne sensée qu’il est – a ramassé une jolie katouch dans la cour. Il me l’a montré, tout fier de son coup. Nous planifions de la garder en souvenir. Comme un souvenir de ce jour, où l’État haïtien, fidèle à lui-même, nous a laissé libres de défendre notre corps.

Certains jours, je me surprends à rêver que nos politiciens fassent l’erreur de dépasser l’autoritarisme actuel – nous laissant libres de vivre dans la crasse et la misère – pour établir un État totalitaire. Un État qui remette en question notre droit fondal natal de décider librement de notre corps. Alors, viendrait la révolution. Nous rappellerions alors au monde entier qu’Haïti est et demeure le cœur de la liberté, une terre de liberté absolue où chacun est absolument maître de sa tête (et de son corps).

Mais cette révolution serait certainement confrontée à une répression brutale d’un État policier dont des agents (de police) encagoulés essaieront, avec une rare ferveur, d’étouffer la révolte dans l’œuf et le sang. C’est alors que je me réveille; le rêve virant au cauchemar.

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